CHAPITRE XII
cinq ou six mois pour vous mettre en mesure; mais je désire que ce premier concours soit brillant, et que le plus grand nombre de jeunes gens qui ont du talent s'y présentent. Si vous voulez bien me donner cette preuve de bonne volonté, je vous nommerai à Lyon. »
Nous tenons ces paroles de la bouche même de Frédéric. Au reste, M. le ministre lui fit répéter cette invitation au concours par plusieurs amis, par le recteur de l'académie de Lyon , enfin par une lettre formelle, en sorte qu'il lui était impossible de s'y soustraire. D'ailleurs , de graves personnages l'y engageaient fortement.
Cependant la difficulté du programme, hérissé des plus épineux textes grecs, lui faisait craindre de ne pouvoir arriver à une préparation même superfic;elle. Il se mit néanmoins à l'œuvre et commença à travailler son concours d'agrégation, malgré le découragement que lui faisait éprouver l'immense étendue des matières qui devaient être l'objet de ses études. Aussi, au lieu d'un voyage de touriste, rêvé depuis longtemps, qu'il se proposait de faire en Suisse et en Allemagne , il lui fallut faire une excursion d'une autre nature à travers les aspérités de la littérature grecque, parmi les innombrables créations des lettres latines, françaises et étrangères; celles-ci comprenaient l'anglais, l'allemand, l'italien et l'espagnol: voyage intellectuel qui n'eût pas été sans charme pour lui s'il avait pu le faire à loisir. Mais au lieu de pouvoir savourer avec délices les doux parfums qui s'élèvent de tant de beautés , il lui fallut cueillir en courant ce q ii lui paraissait le plus utile pour atteindre son but, « pour en faire non plus une couronne,
mais en quelque sorte un lourd fardeau, puis le soumettre aux profondes élaborations de la chimie littéraire, les infuser, les analyser, s'assimiler comme un breuvage la plus grande quantité possible de réminiscences, et arriver tout saturé de grec, de latin, d'allemand, devant la docte université, à l'effet d'y faire preuve d'un savoir quasi universel, et de pouvoir discuter de omni re scibili l. »
Si à ces études urgentes, multipliées et précipitées, nous joignons le travail simultané que lui imposait la préparation de son cours de droit commercial, et toutes les autres occupations dont nous avons parlé dans le chapitre précédent et au commencement de celui-ci, on se demande comment avec un labeur aussi varié de dix-huit heures par jour pendant cinq ou six mois, il a pu ne pas succomber à tant de fatigues, surtout au milieu des anxiétés, des sollicitudes et des tristesses qui dévoraient son âme.
Enfin , à l'époque fixée , il fallut se rendre à Paris ; nous l'accompagnâmes à la voiture pour soutenir son courage. Il était dans un état d'agitation difficile à décrire; ses veilles, ses travaux excessifs, la conviction où il était qu'il ne réussirait pas, lui donnaient une sorte de fièvre qu'un voyage de trois jours en de pareilles conditions était loin de pouvoir calmer 2.
1 Lettre , 1. 1 , p. 389.
2 Les jiiges de ce concours solennel étaient: 1° M. Leclerc, doyen de la faculté, président. 'Il devait interroger sur la littérature en général. — 2° M. Alexandre avait à examiner sur la langue et la littérature grecques; — 3° M. Patin, sur la langue et la littérature latines ; — 4° M. Fauriel, sur les quatre littératures étrangères, anglaise, allemande, italienne, espagnole ; sur lesquelles Ozanam fut seul à fournir carrière complète; — 5° Enfin, M.. Ampère, professeur au collège de France , pour la littérature française.