CHAPITRE XIII
avec le plus grand soin au sein de sa famille. Il avait luimême orné son esprit de toutes les connaissances littéraires que ses talents et son éminente instruction le mettaient à même de lui donner. M'ne Soulacroix, à son tour, femme d'un grand mérite, d'une intelligence peu commune, d'un commerce on ne peut plus affable, et surtout animée d'une foi vive, l'avait initiée à tous les travaux utiles et d'agrément, qui ne sont pas la partie la moins importante de l'éducation d'une jeune personne. On lui avait donné en outre les meilleurs maîtres de musique, et on était arrivé à développer d'une manière remarquable ses talents dans cet art. Tel était le trésor dont M. Soulacroix était jaloux, et qu'il ne voulait confier qu'au plus digne.
Depuis près d'un an, plusieurs des amis d'Ozanam l'engageaient à se marier. Nous avons dit plus haut la répugnance extrême qu'il éprouvait à abdiquer, en grande partie, selon lui, sa liberté et sa dignité, en s'engageant dans les liens du mariage ; et il écrivait à l'un de ses intimes, qui, suivant son expression, était sur le point de passer la ligne : « Sans doute , elle est triste et vide cette existence que vous menez ; mais le travail peut la remplir et la religion la consoler. Dieu et la science , la charité et l'étude , n'est-ce donc point assez pour enchanter votre jeunesse !? »
Mais voici cependant que cet austère anachorète , malgré ses nombreux travaux et la foule d'amis dont il était entouré, malgré les œuvres charitables que sa chère société de Saint -Vincent-de- Paul le mettait à même de pratiquer, ne pouvait plus supporter la solitude où
1 Lettres, t. I, p. 318.
il se trouvait réduit depuis la mort de notre bonne mère. Il sentait le besoin d'avoir auprès de lui quelqu'un qui pût partager quelquefois ses joies, mais bien le plus souvent ses inquiétudes et ses tristesses. Il reconnaissait lui-même , et le redisait à qui voulait l'entendre, que la solitude lui pesait horriblement. Il ne pouvait vivre sans avoir un cœur dans lequel il pût épancher le sien. Un dévouement en quelque sorte intermittent comme celui des bonnes œuvres ne pouvait suffire à la générosité de son âme ; il lui en fallait un qu'il pût exercer à chaque instant, et auquel se rattachassent toutes les préoccupations de son existence.
Il écrivait à l'un de ses amis, longtemps même avant l'époque de sa vie où nous nous trouvons : « Il me semble que -j'éprouve depuis quelque temps les symptômes avant-coureurs d'un ordre nouveau de sentiment, et je m'en effraye. Je sens en moi se faire un grand vide que ne remplissent ni l'amitié ni l'étude. J'ignore qui viendra le combler: sera-ce Dieu, sera-ce une créature? Si c'est une créature, je prie qu'elle ne se présente que' tard, quand je m'en serai rendu digne. Je prie qu'elle apporte avec elle ce qu'il faudra de charmes extérieurs pour qu'elle ne laisse place à aucun regret; mais je prie surtout qu'elle vienne avec une âme excellente, qu'elle apporte une grande vertu, qu'elle vaille beaucoup mieux que moi, qu'elle m'attire en haut, qu'elle ne me fasse pas descendre; qu'elle soit généreuse, parce que souvent je suis pusillanime; qu'elle soit fervente, parce que je suis tiède dans les choses de Dieu ; qu'elle soit compatissante enfin , pour que je n'aie pas à rougir devant elle de mon infériorité.