CHAPITRE XIII
Voilà mes vœux, voilà mes rêves, mais rien ne m'est plus impénétrable que mon propre avenir i . »
Cinq ans après cette lettre ses vœux étaient exaucés ; ses rêves, son idéal, devenaient une réalité.
Quoique longtemps indécis sur sa vocation, Ozanam cherchait pourtant à se mettre en mesure dans le cas où la Providence l'appellerait au mariage. C'était en grande partie dans ce but qu'il avait sollicité la faveur de remplacer M. Quinet dans sa chaire de littérature française à Lyon, afin qu'en cumulant cette chaire avec celle de droit commercial , il pût se donner une position sortable. Mais les démarches nécessaires pour arriver à ses fins avaient naturellement rendu ses relations avec le recteur de l'académie, M. Soulacroix, encore plus fréquentes qu'auparavant. Ce fut alors que M. l'abbé Noirot , l'ancien professeur de philosophie de Frédéric , et resté toujours son ami , pénétrant les pensées de son ancien élève , prit sur lui de parler au recteur, et de lui montrer une alliance possible entre sa fille et le jeune professeur. Le bon accueil qu'il reçut le décida à parler à Frédéric. Celui-ci, plongé tout entier dans ses livres polyglottes , pour la préparation de son concours, resta tout étonné de cette ouverture, à laquelle il était loin de s'attendre. Cependant, croyant voir une marque de la volonté de Dieu dans cette manifestation qu'il n'avait provoquée en aucune manière, il alla dès lors voir de loin en loin M. Soulacroix sous divers prétextes, dans l'espoir d'entrevoir au moins celle qu'on lui proposait comme pouvant un jour partager sa destinée.
Après plusieurs pourparlers qui eurent lieu par l'en-
1 Lettres, t. I, p. 179.
tremise bienveillante de M. Noirot, il fut arrêté que les choses se décideraient d'une manière définitive après le concours d'Ozanam. Ce concours devenait en quelque sorte pour lui ce qu'étaient autrefois les tournois pour nos anciens preux chevaliers : la dame de ses pensées devait en être le prix. Ce fut peut-être bien ce qui contribua à l'inspirer si heureusement pendant ses diverses épreuves, et l'une des causes de son incomparable succès. On comprendra encore mieux maintenant ce que dut lui coûter la décision qu'il prit de différer son retour à Lyon pour faire son voyage des bords du Rhin.
Frédéric revint donc à Lyon en triomphateur : il avait remporté deux victoires : l'une à Paris au sein de l'université, l'autre à Lyon au sein de la famille Soulacroix. Mais comme il n'y a pas ici-bas de bonheur sans mélange, l'obligation où il se trouvait d'accepter la suppléance de M. Fauriel dérangeait tous ses plans , et brisait bien des liens d'affection. Il fallait, en effet, renoncer à la chaire de droit commercial et à la succession de M. Quinet pour devenir simple suppléant, position bien moins avantageuse , et cela à la veille de se marier ; il fallait surtout qu'il s'éloignât de ses frères, de tous les membres de sa famille et de ses nombreux amis. Il hésitait donc dans son choix. Mais M. Ampère fils, qui avait été un de ses juges au concours de l'agrégation, combattit vivement ses doutes; il lui dit que sa place était à Paris , et qu'un avenir brillant et utile l'y attendait. Ozanam se rendit aux raisons pressantes d'un tel ami, d'autant mieux qu'il n'en pouvait méconnaître la justesse.
M. Soulacroix, tout fier des éclatants succès de celui