CHAPITRE XIV
donner l'hospitalité. Nous attendions le point du jour avec impatience pour reprendre notre route vers la Grande-Chartreuse; mais, ô déception! une pluie diluvienne vint y mettre obstacle; elle continua pendant quarante-huit heures, et comme les jours de notre absence étaient comptés , il fallut renoncer à nos projets, rebrousser chemin et rentrer à Lyon.
Ozanam, en effet, avait à entreprendre un voyage bien autrement important que celui dont il vient d'être question. Les études et les travaux auxquels il voulait se livrer lui faisaient en quelque sorte un devoir de visiter l'Italie. Sans doute, la douceur de la température qu'il allait trouver pouvait singulièrement contribuer à achever la guérison de son larynx, déjà commencée par les eaux d'Allevard , et c'était aussi un immense bonheur pour deux nouveaux époux de visiter ensemble , sous un ciel si pur, un pays enchanteur ; toutefois ces motifs, aux yeux de Frédéric, ne furent tout au plus qu'un accessoire quant à sa décision ; son but unique était de s'instruire en vérifiant par lui-même ce dont il devait parler, et qu'il devait écrire plus tard.
Les deux jeunes époux partirent donc pour Marseille vers le milieu de septembre, et, après une courte entrevue avec les parents de la famille de Mœe Soulacroix qui habitaient cette ville et que mon frère ne connaissait pas encore , ils s'embarquèrent le 1 8 pour Naples. Ils rompirent la monotonie de la traversée en relâchant à Gênes. Le 23 du même mois ils arrivèrent à leur destination.
Rien ne nous semble plus propre à rendre les impressions qu'Ozanam ressentit en visitant Naples et ses
environs, que de transcrire ici la lettre qu'il nous adressait à la date du 3 octobre :
« Voici dix jours écoulés depuis notre arrivée à Naples. Le court espace de temps pour visiter tant de merveilles expliquera, justiûera peut-être notre silence... Quoi de plus fantastique, en effet, que cette longue suite de tableaux qui se sont succédé devant nous, remuant avec eux tant de pensées et de souvenirs? D'abord une nature admirable et qui dépasse toutes les conjectures de l'imagination. Ce golfe de Naples , et les deux autres de Gaëte et de Salerne , tous trois si bien dessinés , tous trois déployant avec majesté les harmonieux contours de leurs rivages , de leurs promontoires et de leurs îles. Partout une végétation ardente , tropicale ; des arbres verts et des plantes grasses, se mêlant aux ombrages épais et à la fraîche culture des pays du Nord. Les vignes suspendues en festons innombrables aux peupliers , pour laisser place au-dessous à des récoltes plus modestes de millet et de maïs ; des bois d'orangers avec des buissons de myrtes et d'aloès, puis un ciel si pur, une lumière si transparente, que les formes des objets s'y découpent avec une netteté parfaite , et semblent plus voisines à l'œil trompé. Sur cette voûte toujours bleue, un seul nuage blanc flotte du côté du midi : c'est la fumée du Vésuve , dont la masse imposante occupe le premier plan , tandis qu'à perte de vue l'horizon est formé par la chaîne orgueilleuse de l'Apennin.
<( Sur cette scène si richement décorée apparaissent tour à tour les civilisations successives qui ranimèrent, l'embellirent, et quelquefois aussi la désolèrent.