‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 192 sur 313 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Voilà, aux confins de la Calabre, l'antique Pœstum. Ses temples , que nous ne nous lassions pas de regarder, annoncent par leurs proportions gigantesques, par la simplicité grandiose de leur architecture sans ornements, la première époque des colonies grecques : c'est encore la grossièreté des Étrusques, et c'est déjà l'art sévère des Doriens. Surtout c'est l'ouvrage d'un peuple encore pénétré des sentiments religieux, tout corrompu qu'il est, et qui fait plus pour les dieux que pour ses magistrats et ses histrions. Plus tard il n'en sera pas de même , et voici Pompéi , où les temples , réduits aux plus mesquines dimensions, s'effacent devant la grandeur et l'opulence des habitations particulières. Cette prodigieuse quantité de marbres , de mosaïques , de peintures; cette variété infinie d'instruments, d'ustensiles, de meubles, d'ornements ciselés, sculptés avec la plus extrême délicatesse , tout cela montre à la fois les raffinements d'un art avancé et d'un égoïsme insatiable de jouissances.

« Le théâtre d'Herculanum , si merveilleusement conservé dans sa sépulture de lave , m'a extrêmement intéressé en me faisant comprendre ce que je ne m'étais jamais bien figuré , la mise en scène des tragédies anciennes. La beauté de cet édiOce et de l'amphithéâtre de Pouzzoles , les immenses ruines des villas , des thermes, des piscines, des aqueducs, sur la côte de Baïa, montrent bien le caractère dominant de l'architecture romaine, qui ne fut jamais grande que pour les lieux de plaisir ou les travaux d'utilité matérielle. L'un et l'autre se trouvent réunis au plus haut degré dans le palais de Tibère, à Capri, d'où l'œil du tyran

pouvait planer en même -temps sur le plus délicieux paysage du monde et sur toutes les tentatives de ses ennemis. Mais ces vastes constructions dont tant de restes subsistent encore , et dont les pierres arrachées ont suffi à bâtir la grande église du Gesù, par quels moyens mécaniques ont-elles pu s'exécuter à cette hauteur presque inaccessible , ou plutôt, combien de milliers d'esclaves ont versé leurs sueurs pour faire cet asile aux turpitudes impériales?

« Telle était la destinée humaine à ce moment où la rédemption se préparait. En effet, quelques années encore, et l'Apôtre touchera au port de Pouzzbles. Ces lieux auront leur page dans le livre sacré : à la suite du premier évêque , plusieurs iront mourir l'un après l'autre dans les arènes, où les trappes encore ouvertes laissent voir les cages des bêtes féroces. Nous avons baisé le sol où coula le sang de saint Janvier et de ses compagnons; quelques jours auparavant nous étions descendus aux catacombes, où furent recueillis leurs ossements. Comme on se sent le cœur serré dans ces galeries sépulcrales ! comme on y reconnaît avec une respectueuse joie les rendez -vous sacrés des premiers fidèles, l'emplacement de l'autel et du baptistère, et le lieu d'où la voix du prêtre se faisait entendre au peuple !

« L'Église ne restera pas longtemps ensevelie dans ces ténèbres funéraires. A la première aurore de liberté qui luit pour elle , elle se pare , elle se couronne , elle se donne de riches sanctuaires. C'est ainsi qu'à Saint- Janvier on voit, dans la .chapelle de Sainte -Restitute, les restes de l'ancienne cathédrale érigée sur les colonnes

Page 1