CHAPITRE XIV
l'architecture réunissant les deux styles byzantin et gothique, pour des créations dont aucun autre lieu n'offre l'exemple. Partout de vieux tableaux sur bois à fond d'or, conservés avec un respect ailleurs inconnu. Enfin une nature admirable dans sa sauvage et virginale beauté. Le phare de Messine et le golfe de Païenne éclipseront toujours dans mes souvenirs les tableaux si vantés de Baïa et de Castellamare f. »
« Le voyage de Sicile nous a coûté plus de fatigues et de temps que nous n'avions calculé; et cependant nous ne saurions regretter ni le temps, ni les fatigues, ni les dépenses : ces choses nous ont été bien payées en émotions, en études, en souvenirs.
« Nous avons vu de près cette nature africaine, si différente de la nôtre, et qui, à Naples encore, ne se montre que de loin. Toute la végétation tropicale : les figuiers de Barbarie et les aloès gigantesques, renfermant d'une muraille infranchissable des jardins où viennent le cotonnier, le caroubier, le papyrus et la canne à sucre ; de véritables paradis terrestres où toutes les variétés du cédrat, du citron et de l'orange, se pressaient avec leurs fruits dorés ; les bords de la mer couverts de palmettes, le myrte et le laurier- rose en fleur, le long des chemins ; enfin , de temps à autre , le grand palmier élancé dans les airs avec sa couronne de feuilles, et les grappes de dattes suspendues au-dessous. Tout cela encadré dans le détroit de Messine; au pied de l'Etna, dont le front est couvert de neiges ; au fond de l'admirable golfe de Palerme, dont les beautés sauvages effacent pour moi les beautés si chantées de Naples.
1 Lettres, t. I . p. 430 , 2° édit.
« Mais c'est surtout l'antiquité , l'antiquité grecque , bien moins connue que l'antiquité romaine , c'est là ce que j'allais chercher en Sicile, et mon attente n'a pas été trompée. Partout, des restes nombreux : de vieilles colonnades soutiennent les voûtes des églises modernes ; les débris d'un tombeau s'élèvent tristes et désolés au bord du chemin ; ou bien un grand pilastre solitaire est resté debout sur le rivage, et résiste depuis deux mille ans à l'effort destructeur des vagues et des siècles.
« Notre premier jour de voyage nous a conduits au pied de l'ancienne Taormine. A une hauteur qui semble inaccessible, se montrent de vieux murs, des sépultures, des vestiges de gymnases et de bains, et par-dessus tout un magnifique théâtre. La roche même creusée en demi-cercle formait les gradins qu'on avait ensuite recouverts de marbre. Un double portique était construit au-dessus; en face des gradins était la scène, c'est-à-dire une estrade portée par des soubassements de marbre, et fermée par un mur qui formait le fond et, pour ainsi dire, la décoration immobile du spectacle. Ce mur, orné de corniches et de sculptures, avait des niches pour les statues des dieux, des colonnes, et trois grandes portes par où entraient les acteurs. Trente mille personnes pouvaient trouver place dans l'enceinte, bâtie néanmoins avec un art si habile que la voix se fait entendre sans peine jusqu'aux derniers rangs. En même temps que l'oreille pouvait ainsi s'enivrer de toutes les harmonies de la poésie et de la musique, on n'avait pas oublié le plaisir des yeux : l'horizon embrassait une perspective immense. D'un côté les rivages sinueux et les promontoires de la Sicile , le détroit et les dernières