‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 196 sur 313 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

côtes d'Italie, et de l'autre le volcan, son large cône et ses deux pentes chargées de verdure, que des courants de laves traversent en tous sens; puis une mer étincelante et azurée qui fuit dans le lointain et va baigner les côtes de la Grèce; en sorte que chacun des flots qui venait expirer ici semblait apporter aux colons un souvenir de la mère patrie , et le théâtre de Taormine paraissait n'être que l'écho des théâtres d'Olympie et d'Athènes.

« Quelques jours après nous étions à Syracuse, nous visitions le temple de Minerve, devenu aujourd'hui cathédrale chrétienne, mais conservant encore ses colonnes, antérieures à cinq cents ans de notre ère. Nous admirions les remparts construits en pierres immenses superposées sans ciment ; les souterrains qui recelaient les vivres, les munitions, les chevaux; la citadelle encore debout, le seul monument grec de ce genre et de cette importance qui existe encore. Nous sommes descendus dans les carrières d'où ces masses énormes avaient été détachées, et où les traces encore visibles du ciseau font connaître les procédés hardis et laborieux des anciens ouvriers. Là aussi, des milliers d'esclaves, des prisonniers de guerre, des chrétiens avaient été jetés pour mourir. On y visite une grotte acoustique célèbre, sous le nom à' Oreille de Denys , qu'on suppose faite pour porter au tyran les paroles et les gémissements de ses captifs. Je la crois plutôt destinée aux mystères de quelque oracle, et à tromper par un jeu surprenant la crédulité du peuple.

« Mais notre profonde, notre plus solennelle impression , c'était la vaste étendue de terrain occupée par la base des édifices détruits et par des tombes , c'était la

fatalité exterminatrice qui passa sur cette ville autrefois composée de cinq parties, dont une seule est habitée aujourd'hui. Ennemie, longtemps heureuse, d'Athènes et de Rome, rivale de Tyr et de Carthage, elle est aujourd'hui assise dans le silence et la solitude, comme ces cités coupables maudites par Isaïe et pleurées par Jérémie. Ses deux vastes ports ne sont plus sillonnés que par des barques de pêcheurs, et à terre, aussi loin que la vue peut s'étendre, on ne découvre que le rocher calcaire , mal caché par le gazon , creusé , taillé en tous sens, pour servir de fondation aux demeures, et d'asile aux dépouilles d'un peuple de quinze cent mille âmes. Si affligeant que soit ce spectacle, il captive pourtant, en même temps qu'il accable; il est grandiose, il est instructif; et l'on voudrait avoir assez de loisir et assez de larmes pour y méditer les éternelles illusions de l'orgueil humain.

« Je ne vous parlerai pas des rencontres et des incidents de la route, bien qu'elle nous ait conduits par Lentini , autrefois Leonthim , patrie de plusieurs hommes illustres, et remarquable encore par des vestiges bien conservés de sa grandeur déchue. Mais toutes mes espérances, tous mes rêves se sont réalisés à Agrigente. Il est impossible que nulle part le génie grec se révèle avec plus de pureté et de splendeur.

<( Figurez -vous, sur le penchant de la montagne, un vaste plan incliné vers la mer, et terminé de trois côtés par une chute brusque : ces rochers, taillés à pic par la main des hommes, sont devenus une muraille gigantesque. Au-dessus, et dans toute sa longueur, étaient rangés au poste d'honneur, et comme un se-

Page 1