CHAPITRE XV
nouvelle , on les sépara entièrement. La retraite commença à l'Abbaye -au -Bois; mais l'auditoire, qui était immense, la fit transporter à Saint-Eustacbe. On n'osa pas encore la terminer par la communion générale; ce fut l'année suivante, 1842, que se réalisa cette grande pensée du P. de Ravignan.
On peut juger de la joie et du bonheur qu'éprouva Ozanam, l'un des principaux instigateurs des conférences de Notre-Dame, lorsqu'il y vit chaque soir, pendant toute la semaine sainte, plus de six mille personnes assister à la retraite prêchée par le P. de Ravignan; surtout lorsqu'il prit part, le saint jour de Pâques, à la communion générale qui dura une heure, quoique donnée par deux prêtres, et où l'on voyait, fraternellement réunis à la sainte table, de nobles et riches personnages couverts de décorations, et des pauvres misérablement vêtus ; des militaires , des élèves de l'École normale et de l'École polytechnique , des enfants, mais surtout des étudiants en grand nombre. Jamais , pendant le reste de sa vie , il ne manqua à ce pieux rendez-vous , à moins que la maladie ne le forçât à aller demander la santé à quelque contrée lointaine. Nous avons dit plus haut que son action de grâces , le jour de Pâques, ne se terminait pas au pied des saints autels ; mais en sortant de Notre-Dame , pénétré de reconnaissance pour les trésors divins dont son âme venait d'être enrichie, il allait visiter à son tour les membres souffrants de son céleste bienfaiteur, il versait dans leur sein les secours dont sa charité pouvait disposer.
Pendant cette année, Ozanam, tout en faisant son
cours, posait les premiers jalons et rassemblait les matériaux d'un livre qu'il voulait écrire sur les origines, les traditions , les institutions des peuples germaniques , et sur leur établissement dans l'empire romain. Ce livre devait avoir pour titre : Les Germains avant le christianisme , et ne parut que cinq ans plus tard. Son but prit cipal était de « montrer que l'Allemagne est redevable de son génie et de sa civilisation tout entière à l'éducation chrétienne qui lui fut donnée; que sa grandeur fut en proportion de son union avec la chrétienté; qu'elle n'eut de puissance, de lumières, de poésie, que par une communication fraternelle avec les autres nations européennes. Que, pour elle comme pour tous, il n'y eut et il n'y aura de véritables destinées que par l'unité romaine , dépositaire de toutes les traditions temporelles de l'humanité, comme des desseins éternels de la Providence. Il lui semblait de quelque utilité de faire voir comment, réduits à eux seuls, les Germains n'étaient que des barbares; comment par les évêques et par les moines, par la foi romaine, par la langue romaine, par le droit romain, ils sont entrés en possession de l'héritage religieux, scientifique , politique des. peuples modernes; comment, en le répudiant , ils retournent peu à peu à la barbarie '. »
En un mot, Ozanam se proposait de prendre à partie l'histoire dans la période de transition du monde ancien au monde moderne, désirant faire voir, preuves en main , que c'est à tort que l'on accuse le christia-
> Lettres, t. II, p. 30.