‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 204 sur 313 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

était déjà un grand progrès. Cette action pénétrante d'Ozanam sur les intelligences les plus rebelles tenait à deux causes principales : le mouvement et l'élévation morale de son enseignement. Il avait toutes sortes de prises sur l'esprit; il le saisissait par la raison, qu'il avait forte et exercée; par l'imagination, qu'il avait heureuse, et surtout par une espèce de dialectique socratique, où il excellait, et par laquelle, interrogeant l'élève et le conduisant avec art, il lui donnait l'illusion d'avoir trouvé ce qu'il lui faisait voir. Ces formes variées et dramatiques ajoutaient un vif intérêt à ses leçons, aiguillonnaient la paresse, réveillaient la somnolence , et répandaient autour de lui une agitation qui, réglée et dirigée, devenait une féconde activité. Avec lui on aimait à penser. Il élevait doucement à son niveau les jeunes gens, encourageant leurs efforts, applaudissant de tout cœur au zèle heureux, plein d'une indulgente sympathie pour les écarts d'une imagination adolescente, ou les échecs d'une intelligence pauvrement douée; pourvu que l'on fût courageux, il était content : il adorait la bonne volonté.

« Il fallait l'entendre expliquer Yirgile ; il fallait le voir tenant à la main un vieil exemplaire des Géorgiques, lisant ce poème tout pénétré du parfum de la nature, s'animant à cette grave mélodie du vers latin, et, après les essais malheureux de quelque écolier inégal à cette grande poésie, reprenant la traduction faiblement ébauchée , rectifiant le sens indécis , condensant le style, et ramassant tout l'effort de son intelligence pour lutter de précision avec un beau vers , de grandeur avec une belle image, d'harmonie avec toute cette

poésie qui est l'harmonie même ! C'était plaisir d'assister à un enthousiasme si naïf et si vrai. Dante lui avait appris à aimer Virgile avec une sorte de piété. Toute son âme passait dans ces improvisations jetées avec une verve brûlante sur le texte latin. La traduction appelait le commentaire ; le commentaire d'un vers appelait le commentaire du poème tout entier. Avec tout cela, pas l'ombre de pédantisme, l'ingénuité même, et l'esprit dans toute sa naturelle vivacité, car il en avait, et du meilleur, du plus agile à la repartie, et du plus gai.

« A cette époque privilégiée de la vie d'Ozanam , où nous l'avons rencontré pour la première fois, et où sa maturité précoce retenait encore tout l'entrain et le premier élan de la jeunesse , il se livrait volontiers à cette aimable et franche gaieté d'esprit, qui est un rafraîchissement au milieu des études austères. Il s'y abandonnait avec cette sincérité d'une âme excellente et pure que les fortes douleurs n'ont pas encore touchée, et qui , pleine de la joie de sentir vivre sa pensée et son cœur, laisse de temps à autre cette joie de la vie intérieure éclater au dehors. Notre jeunesse surtout semblait lui rendre toute la sienne ; ce savant, qui déjà avait publié des travaux considérables, et qui portait de grandes choses dans sa pensée, redevenait, à certaines heures, naïf et joyeux avec nous. Il avait le rire si franc, si naturel , la plaisanterie si agréable , si vivement tournée , bien que toujours tempérée par un sentiment exquis des convenances, que c'était un charme de le surprendre en ces douces gaietés. On l'y provoquait souvent, tant que cela était possible. Il résistait le plus souvent,

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