CHAPITRE XVI
corps auquel il appartenait ; c'était son devoir de collègue et d'homme reconnaissant. Mais il demeura dans la solidarité la plus entière et la plus avérée avec nous tous : je veux dire, quoique je n'aie pas le droit de m'y compter, avec ceux qui défendaient de tout leur cœur la cause sacrée de la liberté» d'enseignement.
« Aucun des liens qui l'attachaient aux chefs et aux soldats ne subit d'atteinte. Il était et il fut de toutes les assemblées, de toutes les œuvres, de toutes les inspirations de ce temps, et ce qu'il ne disait pas dans sa chaire ou dans ses écrits ressortait de son influence avec une clarté qui était plus qu'une confession. Aussi pas un seul moment de défiance ou de froideur ne diminua-t-il le haut rang qu'il avait parmi nous : il garda tout ensemble l'affection des catholiques, l'estime du corps dont il était membre, et , au dehors des deux camps, la sympathie de cette foule mobile et vague qui est le public, et qui tôt ou tard décide de tout !. »
Quelques mois plus tard, Ozanam fut soumis à une rude épreuve; le professeur titulaire dont il était le suppléant, M. Fauriel, mourut d'une mort presque subite. Cette fin prématurée fut pour Frédéric un coup de foudre. Il a\>ait trouvé dans cet excellent homme un patron bienveillant qui lui prêtait ses lumières; sa bonté lui assurait une suppléance perpétuelle dans la chaire où ses infirmités ne lui permettaient plus de paraître ; et son affection pour celui qui le remplaçait si dignement devenait un gage incomparable de sécurité.
On conçoit les angoisses dans lesquelles Ozanam fut
i Lettres , t. II, p. 47, lre édit.
plongé après ce triste événement. Sans doute il avait occupé sa chaire pendant quatre années avec un succès toujours croissant ; mais il n'avait encore que trente et un ans, et jamais, parmi les illustrations de la Sorbonne, telles que MM. Cousin et Yillemain, aucun professeur titulaire n'avait été nommé si jeune. D'ailleurs il y avait bien peu de temps qu'il avait été admis au nombre des professeurs de l'université , et plusieurs des agrégés étaient plus anciens que lui. En supposant même qu'on lui conservât sa chaire, on aurait pu le nommer seulement chargé de cours, en prolongeant la vacance, afin de lui donner le temps de gagner ses éperons. Il voyait parfaitement tous les dangers d'une situation provisoire dans un temps de lutte comme celui qu'il traversait, où les dispositions bienveillantes des esprits pouvaient si promptement changer. Il craignait même qu'on se contentât de le nommer professeur dans quelque faculté de province , et alors il voyait tout son avenir compromis. En effet, il aurait été privé des bibliothèques où il puisait de précieux et d'abondants matériaux pour l'important ouvrage qu'il méditait, et qu'il préparait depuis si longtemps; il voyait se briser les rapports fréquents qu'il avait avec les sommités littéraires, et avec les personnages graves et intelligents auprès desquels il trouvait des conseils éclairés et des encouragements dont sa modestie avait besoin.
En outre , il avait appris que les anciens professeurs voulaient, pour conserver à la Sorbonne sa juste célébrité, que la chaire de littérature fût occupée par un homme jouissant déjà d'une grande réputation, et qu'ils