CHAPITRE XIX
chances d'un avenir inconnu , accomplit avec fermeté et intelligence le devoir présent ; ce dévouement que les menaces ne découragent pas, qui augmente avec le danger, sait sacrifier son repos, sa fortune, et, s'il le faut, sa gloire au bien de la patrie. Enfin, nous vous tiendrons tous compte de ce dévouement que la foi soutient et éclaire, parce qu'il voit dans les grandes révolutions qui changent la face du monde , l'intervention toute-puissante de Dieu. Jamais, ainsi que vous le remarquez, elle ne fut plus éclatante que dans le nouvel état politique de la France. Ayons donc confiance en Dieu plus qu'en nous-mêmes; nous puiserons dans ce sentiment le véritable courage, comme je puise dans mon cœur le sincère et affectueux dévouement avec lequel je suis tout à vous.
« Denis, archev. de Paris '. »
Ozanam donna plusieurs articles fort remarqués. Quelques-uns ont été recueillis dans ses œuvres complètes. JNous nous contenterons d'en < iter les titres, ils suffiront pour en faire apprécier l'importance : « Du Divorce. — Les Origines du socialisme. — Aux gens de bien. — Les Causes de la misère. — De l'Assistance qui humilie et de celle qui honore. — De l'Aumône 2. »
Les nrospectusdu nouvel organe de la politique chrétienne parurent le 1er mars 1848, et sa première feuille fut distribuée le 15 avril suivant.
Les fondateurs de cette œuvre avaient déclaré tout
1 Lettre tV Ozanam, t. II, p. 257, 2e édit. » Mélanges, 2e edit., t. II, p. 161.
d'abord que leur journal n'appartiendrait à aucun parti, mais qu'il se tiendrait au-dessus d'eux, pour pouvoir leur dire la vérité à tous avec impartialité, mais toujours avec mesure et charité. Pendant quelque temps Y Ere nouvelle fut une des feuilles les plus répandues et les plus recherchées. Le talent de ses rédacteurs lui avait fait une place à part dans la presse quotidienne. Après les terribles journées de juin on en vendait jusqu'à dix mille exemplaires dans les rues de Paris, et les abonnements augmentaient dans la même proportion ; mais ses succès furent la cause de sa ruine. Tandis que les uns la portaient aux nues, d'autres l'accusaient d'être républicaine delà pire espèce. On s'était proposé une œuvre de pacification religieuse, on aboutissait à une guerre à outrance. De plus, certains collaborateurs voulaient donner à Y Ère nouvelle une couleur plus tranchée dans le sens démocratique. Toutes ces raisons, si opposées à 1 esprit de paix et de charité que le P. Lacordaire avait espéré faire pénétrer dans tous les partis, le décidèrent à retirer sa collaboration à une entreprise où les luttes, chaque jour plus vives, dépassaient ses forces, sinon son courage.
Le cautionnement à fournir amena le remaniement de la propriété du journal. Le P. Lacordaire profita de cette occasion pour en abandonner la direction sans détruire l'œuvre commencée. Ce fut dans ces- circonstances qu'il écrivit à Ozanam la lettre suivante :
« Mon cher collaborateur, hier, après votre départ, nous avons décidé, à la majorité de quatre voix contre trois, la cessation du journal au 31 août. La réflexion m'a encore confirmé dans cette pensée, non pas seule-
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ment prise au point de vue de ma responsabilité, mais au point de vue de l'intérêt et de l'honneur de notre œuvre. C'est un sacrifice douloureux ; mais il y a longtemps que je me suis habitué à consentir aux événements qui surpassent mes forces, et j'ai souvent reconnu la bonté de Dieu dans les choses qui m'avaient le plus coûté. Nous avons donné l'exemple d'une presse vraiment chrétienne, c'est-à-dire honnête, calme, impartiale, charitable; nous avons contribué à entretenir l'union des esprits en faveur de l'Eglise dans des temps pleins de dangers; les catholiques nous ont répondu avec empressement : c'est quelque chose pour notre conscience, si n'est pas tout pour la gloire et pour le bien. Je conserverai toujours un bon souvenir des rapports que nous avons eus pendant ces quatre mois. Veuillez de votre côté me conserver le vôtre, j'en serai bien heureux et reconnaissant.
« P. S. Je réclame de vous votre troisième article sur le socialisme. Tâchons de bien finir '. »
Quoique cette lettre semble indiquer que le nouveau journal cessa de paraître à la fin du mois d'août , sa publication n'en continua pas moins jusqu'au mois d'avril de l'année 1841). Nous lisons, en effet, dans une lettre de Frédéric , datée du 1 1 mars de cette môme année : « Entre tous les journaux, disait-il, mes vœux sont encore pour Y Ere nouvelle, quoique je n'y travaille plus depuis quelques mois, à cause d'un livre que je dois finir avant le 31 mars, et qui, avec mon cours,
1 Lettres, t. II, p. 259.
dévore tous mes moments. Je n'ai donc pas rompu avec ce journal, bien qu'il y arrive couvent, comme dans tous les journaux auxquels on ne travaille pas assidûment , qu'on insère des articles qui ne me plaisent pas toujours *. »
Ozanam collabora h cette feuille catholique dans le même esprit et dans la même mesure que le P. Lacordaire. S'il ne suivit pas son exemple, en se retirant comme lui, c'est qu'étant simple laïque, il pensait que sa collaboration n'avait pas pour lui les mêmes inconvénients que pour un religieux. D'ailleurs l'excellence de la cause qu'il défendait , son zèle et la pureté de ses intentions soutinrent ses espérances jusqu'à la fin.
Lorsque Y Ère nouvelle cessa de paraître , on ne manqua pas, comme toujours en pareille circonstance, d'alléguer dans le public mille raisons plus ou moins hostiles au but généreux et chrétien que s'étaient proposé les fondateurs de l'œuvre. Yoici ce qu'écrivait Ozanam à l'un de ses amis à ce sujet : « Je vous remercie de ce que vous me dites d'honorable pour Y Ere nouvelle. Vous recevrez un exemplaire de la déclaration par laquelle nous avons pris congé de nos lecteurs. Vous y trouverez toute la vérité. Il est faux que nous nous soyons retirés sur les conseils de l'autorité ecc ésiastique. Msr l'archevèqTfe de Paris, son cousin l'abbé Sibour, M. Buquet, vicaire général, nous ont, au contraire, exprimé leur vif regret de voir finir ce journal, qu'ils croyaient nécessaire à la défense de la religion. Des raisons de délicatesse ne nous ont pas permis de
» Lettres, t. II, p. 252.