‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 231 sur 313 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

dire quelles hautes sympathies nous trouvions dans une partie de l'épiscopat; mais si je croyais pouvoir me tromper en politique, je ne craignais pas d'errer en religion , quand nous avions de notre côté des hommes tels que l'abbé Maret, l'abbé Gerbet, le P. Lacordaire, qui, en cessant de collaborer, n'a jamais cessé de nous encourager de ses vœux et de nous aider de ses conseils. La vérité est, cher ami, que la divine Providence ne nous a pas encore livré le secret de cette formidable année 1848, que les meilleurs esprits peuvent s'y perdre, et que le parti le plus sage, entre chrétiens, est de ne pas se haïr pour des questions si controversables1. »

En ces jours difficiles, tout citoyen était obligé de payer de sa personne en faisant le service de garde national. Ozanam assurément n'était pas taillé pour faire un soldat. Ce n'était pourtant pas la bravoure qui lui man juait , rien ne l'arrêtait lorsqu'il s'agissait de remplir un devoir ; mais ses forces physiques ne répondaient pas à l'énergie de son courage. Sa santé altérée et délicate, sa pâleur extrême, sa vue excessivement basse étaient loin de lui donner un air martial. Peu habile à manier un fusil , cette arme paraissait tout à fait déplacée entre ses mains. Mais la guerre civile désolait la capitale. La garde nationale était debout pour faire respecter le parti de l'ordre, et quoique Frédéric eût les meilleures raisons pour se soustraire à ce dangereux service, il n'écouta que ses devoirs de citoyen. Il montait sa garde et faisait les patrouilles ordonnées

■ Lettres, t. II, p. 253.

sur les boulevards; grâce à Dieu, il n'eut pas à brûler une amorce, malgré les coups de fusil tirés autour de lui. « Ma conscience était en règle, nous écrivait-il, et je n'aurais pas re ulé devant le péril. Cependant je dois avouer que c'est un terrible moment que celui où l'on embrasse sa femme et son enfant, en pensant que c'est peut être pour la dernière fois l. »

« Étant de service comme garde national , le dimanche 25 juin, avec M. Cornudet et M. Bailiy, ils s'entretenaient ensemble des rumeurs de plus en plus sinistres auxquelles donnait lieu la prolongation de la lutte; tout à coup la pensée de l'intervention de l'archevêque jaillit de leurs angoisses, et il leur parut que ce serait un triomphe pour l'Église, si Monseigneur se faisait médiateur au milieu de cette effroyable guerre civile. Ils allèrent aussitôt en parlera M. l'abbé Buquet, qui les approuva, et leur donna une lettre qui devait leur servir de sauf-conduit pour arriver à travers les barricades jusqu'à l'archevêché.

« Mgr Affre les reçut avec sa bonté accoutumée, et après avoir écouté le projet qu'ils venaient lui exposer, il leur répondit avec une admirable simplicité : « Je « suis pressé par cette pensée depuis hier , mais comte ment la réaliser? comment parvenir jusqu'aux in- « surgés?Le général Cavaignac permettrait- il une telle « démarche? puis où le trouver lui-même? »

« Ces messieurs répondirent à toutes les objections par l'assurance qu'il serait accueilli partout avec vénération. « Vous avez raison, dit- il avec une sorte de

i Lettres , t. Il, p. 240.

crupiTRE xix 447

« soumission. Eh bien, je vais y aller; je vais mettre « ma soutanelle pour ne point être remarqué , et vous « me montrerez le chemin. »

« Au moment où il allait s'habiller, entre un prêtre qui raconte, avec le plus grand effroi, les détails de l'insurrection , dont il a et*, témoin il n'y a qu'un instant. Monseigneur l'écoute avec émotion , mais ne se laisse pas détourner de son dessein.

« En quelques minutes Monseigneur était prêt; mais, comme s'ils eussent le pressentiment du triomphe qui l'attendait, ces messieurs osèrent insister pour qu'il mît sa soutane violette, et pour que sa croix d'archevêque fût visible sur sa poitrine. Avec la même soumission avec laquelle il avait accueilli leurs premières paroles, il dit : « Vous croyez que cela est mieux? eh « bien! je vais mettre ma soutane violette. »

« Rien ne peut rendre la vénération et l'enthousiasme qui accueillirent Monseigneur sur son passage. Ce fut une marche triomphale de l'île Saint-Louis jusqu'à l'Assemblée nationale. Les troupes, la garde nationale , la garde mobile couraient aux armes et battaient aux champs ; les hommes se découvraient ; les femmes , les enfants s'inclinaient : c'était le plus beau spectacle du monde. L'élan était spontané, unanime; chacun comprenait instinctivement que l'archevêque paraissait au milieu de cette multitude armée pour quelque grand motif.

« Le général Cavaignac reçut l'archevêque avec respect et admiration, lui donna une proclamation aux insurgés et une dernière promesse de miséricorde s'ils mettaient bas les armes. Mais il lui lit connaître tout

le danger auquel il allait s'exposer. Il lui apprit que le général Bréa, envoyé comme parlementaire, venait à l'instant d'être pris par les insurgés.

« La résolution de Monseigneur était inébranlable, et les témoins se souviennent encore de la simplicité héroïque avec laquelle il répondit : « J'irai. »

« MM. Ozanam , Cornudet et Bailly voulurent l'accompagner ; mais il s'y refusa absolument, et comme ils continuaient à le suivre, arrivés au pont des Saints- Pères, il leur dit qu'ils devaient le laisser, que leur uniforme de gardes nationaux le gênerait dans sa mission, lui donnerait un semblant d'escorte, et qu'il devait se présenter seul. Ils le quittèrent par obéissance, mais avec la plus grande douleur.

« Chacun sait que l'archevêque, épuisé de fatigue par cette longue marche, rentra chez lui, prit un peu de repos et quelque nourriture, puis se confessa comme s'il devait mourir. Ensuite il. partit pour le faubourg Saint-Antoine, accompagné de l'abbé Jacquemet, son grand vicaire, commentant en chemin ce verset de l'Écriture : Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. A la place de la Bastille, un jeune homme de nos amis qui le suivait, M. Bréchemin, attacha son mouchoir à une branche d'arbre , et le précéda jusqu'à la première barricade. Le saint et héroïque archevêque y monta, tenant à sa main la promesse de grâce. Un coup de feu partit d'une fenêtre; le vénérable prélat , frappé à mort, tomba en s'écriant : « Que « mon sang soit le damier versé '/ »

i Lettres, t. II, p. 241 , note.

Page 1