CHAPITRE XIX
Notre frère Charles Ozanam, aujourd'hui docteur en médecine, était alors interne à l'Hôtel- Dieu. Il fut appelé auprès de l'archevêque et reçut le douloureux honneur de lui donner ses soins.
Au milieu des émotions et des secousses profondes produites par les événements si graves de cette époque , un coup des plus douloureux vint frapper encore notre pauvre frère , et compliquer cette multitude de causes qui semblaient conspirer contre sa frêle existence déjà si fortement ébranlée.
Pendant son voyage d'Italie il avait perdu son beaufrère, comme nous l'avons dit ailleurs. M. Soulacroix, son beau-père , était inconsolable de la perte de ce cher fils. Il ne voulait accepter aucune distraction qui pût le détourner de ses sombres pensées ; il les repoussait même avec une sorte d'horreur, comme s'il eût manqué à un devoir sacré . Aussi , au bout de quelques mois il tomba malade à son tour, et se coucha sur un lit de douleur dont il ne devait plus se relever. La gravité de son état se manifesta surtout au moment où l'émeute grondait le plus fortement. La maison qu'il occupait pouvait être menacée, il fallut qu'Ozanam le fît transporter hors de Paris. On le conduisit à Bellevue, près de Meudon ; mais il ne tarda pas à rendre le dernier soupir, sous le coup d'une crise foudroyante, le 24 juillet 1848.
« Il laissa à sa famille, en la quittant, toutes les consolations que laisse un chrétien mort dans la paix de Dieu et avec les œuvres d'une vie toute méritoire. La douceur de sa tendresse, qui était extrême, la sagesse de ses conseils , éclairés par toutes les lumières de la foi ,
de l'expérience la plus consommée , et de la conscience la plus délicate , rendaient plus cruelle encore pour les siens cette perte soudaine et à laquelle ils étaient si peu préparés. Les épreuves de notre cher Frédéric ne touchaient pourtant pas encore à leur terme. Le choléra venait de faire son apparition à Paris. Ozanam ne tremblait point pour lui ; déjà dans sa jeunesse, lorsqu'il était étudiant, il avait affronté le fléau avec le courage que donne la joie d'une bonne conscience, mais alors il était seul. En 1848 il était époux et père. Il faudrait connaître la tendresse de son âme , il faudrait savoir avec quelle force il éprouvait ces sentiments d'époux et de père, pour avoir une idée des inquiétudes mortelles'qui l'assiégeaient, pour la santé des deux êtres qui lui étaient les plus chers au monde. Il s'empressa de mettre sa femme et son enfant à l'abri de l'épidémie. Versailles jouissant à juste titre du privilège d'offrir l'air le plus salubre que l'on puisse respirer dans les environs de Paris, il le choisit pour y mettre en sûreté ses plus précieux trésors.
On peut à peine comprendre comment, accablé de tant de tristesses et de soucis, il sut néanmoins préparer les leçons de son cours, mettre la dernière main à son livre de la Civilisation chrétienne chez les Francs (paru au mois de mai 1849, couronné à l'Académie); comment il put donner à Y Ère nouvelle un grand nombre d'articles, s'occuper de la société de Saint- Vincent-de- Paul et du cercle catholique , où il prenait souvent la parole, enfin écrire l'éloge de Ballanche, philosophe chrétien d'un rare mérite.
Il affectionnait singulièrement cet homme distingué,