CHAPITRE XX
Ce fut à cet ouvrage, qui parut en deux volumes, après sa mort, sous le titre de la Civilisation au ve siècle, que l'Académie française accorda le prix Bordin de trois mille francs, le 26 août 1856, c'est-àdire près'de trois ans après la mort d'Ozanam.
Au milieu du travail auquel se livrait l'ardent professeur pendant ces deux dernières années, il semblait que les facultés redoublassent d'intensité à mesure que les forces physiques l'abandonnaient; encore se plaignait-il de ce qu'on l'obligeait à modérer son ardeur, gémissant de travailler si peu.
Le passage suivant d'une lettre qu'il écrivait à l'un de ses amis intimes, en juillet 1850, nous montre qu'au milieu des préoccupations multipliées que lui imposaient ses savantes études, il était encore, comme les deux années précédentes, sous les coups de diverses accusations d'hétérodoxie. Ses écrits et ses discours, pleins de charité pour les malheureux qui s'étaient égarés loin des sentiers de la foi , avaient été mal interprétés par des esprits chagrins et intolérants. Ils avaient été jusqu'à faire croire qu'Ozanam, à force de tolérance , avait perdu la foi , et ne croyait même plus aux peines éternelles de l'enfer. Leurs attaques furent poussées si loin, et ils leur donnèrent une telle publicité, que Frédéric reçut de M. Duffieux, l'un de ses meilleurs amis, une lettre dans laquelle ce dernier déplorait avec le plus profond chagrin cet incroyable égarement. Bien plus, le cardinal Sacconi, étant encore nonce de Sa Sainteté à Paris, nous dit un jour, cinq ans après la mort de notre cher professeur : « Vous êtes théologien , dites- moi donc si votre frère était bien orthodoxe?'»
Voici la réponse qu'Ozanam crut devoir faire à l'ami dont nous venons de parler :
« Vous me mettez dans la triste nécessité de me rendre témoignage à moi-même; mais enfin saint Paul, injustement accusé, s'est bien rendu témoignage. Sans cloute , au rang inférieur où je suis, j'ai voulu consacrer ma vie au service de la foi , mais en me considérant comme un serviteur inutile, comme un ouvrier de la dernière heure que le maître de la vigne ne reçoit que par charité. lia semblé que mes jours seraient bien remplis, si, malgré mon peu de mérite, je réussissais à retenir autour de ma chaire une jeunesse nombreuse, à rétablir, devant mes auditeurs , les principes de la science chrétienne , à leur faire respecter tout ce qu'ils méprisent : l'Église, la papauté, les moines. J'aurais voulu recueillir ces mêmes pensées dans des livres, plus durables que mes leçons ; et tous mes vœux devaient être comblés si quelques âmes errantes trouvaient dans cet enseignement une raison d'abjurer leurs préjugés, d'éclaircir leurs doutes, et de revenir, avec l'aide de Dieu, à la vérité catholique. Voilà ce que j'ai voulu faire depuis dix ans, sans ambition d'une destinée plus grande, mais aussi sans que j'aie eu le malheur de déserter le combat.
« Serais- je donc, cher ami, épuisé de fatigue, à trente-sept ans, réduit à des infirmités précoces et cruelles, si je n'avais été soutenu par le désir, par l'espérance, par l'illusion de servir le christianisme? Étaitil donc sans péril de rechercher les questions religieuses, de réhabiliter l'une après l'autre toutes les institutions catholiques, lorsque, simple suppléant,
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j'avais à ménager les opinions philosophiques de ceux qui devaient décider de mon avenir? Quand moi seul j'assistais de ma présence et de ma parole M. Lenormant assailli dans sa chaire; quand plus tard, en 1848, l'émeute passait tous les jours devant la Sorbonne? Si j'ai eu quelques succès de professeur et d'académie, c'est par le travail, par les concours, et non par d'odieuses concessions. Certainement je ne suis qu'un pauvre pécheur devant Dieu; mais il n'a pas encore permis que je cesse de croire aux peines éternelles; il est faux que j'aie cessé de croire, que j'aie renié, dissimulé, atténué aucun article de foi. Permettez-moi d'ajouter que si mes amis de Lyon avaient connu le dernier ouvrage que j'ai publié, que l'Académie couronna Tannée dernière, la Civilisation chrétienne chez les francs , ils auraient pu voir que j'y attaquais précisément les historiens les plus considérables de ce temps-ci, et surtout les points où ils se trouvaient contraires à la vérité catholique, à l'honneur de l'Église et de la papauté '. »
Aucune accusation ne pouvait blesser plus vivement ni plus douloureusement le cœur d'Ozanam que celle qui portait atteinte à sa foi. Après avoir prié et mûrement réfléchi , il crut devoir répondre à ses calomniateurs, pour prévenir et arrêter le scandale que de pareilles imputations pourraient produire. Il composa donc sa défense ; mais avant de la publier, se défiant des paroles qui peuvent jaillir d'une âme profondément offensée dans ce qu'elle a de plus cher, il voulut
> Lettres d'Ozanam, t. II, p. 273 et 275, 2e édit.
avoir l'opinion d'un de ses amis intimes, M. Cornudet, alors conseiller d'État.
Celui-ci , après avoir écouté avec attention et calme la lecture de la défense de Frédéric , lui dit : « Vous êtes chrétien , pardonnez ; votre silence montrera mieux que vos paroles la vivacité de votre foi. » Aussitôt Ozanam déchira son' papier et le jeta au feu. Depuis, la Providence s'est chargée elle-même de le défendre , jusqu'à engager ses adversaires à honorer sa mémoire.
De si pénibles soucis ne pouvaient manquer d'affec ter profondément l'âme si droite, si délicate et si impressionnable d' Ozanam. Sa santé, déjà rudement éprouvée par le travail opiniâtre de cette année , en ressentit vivement le contre-coup. Aussi, dès le commencement des vacances, les médecins lui Ordonnètent-ils une oisiveté complète pendant deux ou trois mois, et un voyage qui, tout en assurant l'exécution fidèle de leur prescription, le distrairait des fâcheuses préoccupations dont son esprit était sans cesse agité.
Frédéric , pour obéir à la faculté , se décida à partir pour la Bretagne , où plusieurs amis l'avaient souvent engagé à leur rendre visite. Sa première expédition fut pour Saint -Gildas- de -Ruiz, à peu de distance de Vannes; il y prit quelques bains de mer, et passa surtout des heures bien douces, sous ce beau ciel, devant cet océan admirable, jouissant de cette paix complète des. éléments et du cœur, entre sa femme et son enfant, qu'il voyait rayonnant de santé auprès de lui. « Il y a dans la vie, disait-il lui-même à cette occasion , de ces moments de bonheur très courts et très