‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 238 sur 313 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Quimperlé. Il prit donc le chemin de Carnac, où il voulait contempler cette plaine de six lieues sur laquelle s'élèvent mille à douze cents pierres, dont les plus hautes ont une trentaine de pieds. Elles sont , pour ainsi dire , rangées en bataille, sur onze rangs également espacés. De distance en distance on voit des dolmens , des tumulus, surmontés d'un men-lùr, c'est-à-dire d'une pierre levée.

Au milieu de cette procession de monuments qui fait le désespoir des savants modernes, Saint -Michel, dont la chapelle couronne le principal tumulus et domine toute la plaine, remplace les dieux que le paganisme y avait installés pour être les protecteurs de cet élysée barbare. Xotre voyageur aperçut ensuite, en passant, la petite ville d'Hennebon , dont le site est délicieux, traversa Lorient et arriva enfin à Quimperlé.

Il n'aurait pu choisir un moment plus favorable pour s'y rendre. C'était la fête, ou, selon l'expression consacrée dans ce pays, le Pardon d'un village voisin, et on l'attendait pour le faire assistera la lutte, l'un des plaisirs favoris des Bretons. Ici la scène était changée, rien ne rappelait plus le Morbihan, ni la gravité de ses habitants , ni la nudité de ses rivages. Le pays était charmant, le plus frais, le plus vert qu'on puisse imaginer. Les costumes nationaux se montraient dans tout leur éclat ; la gaieté épanouissait tous les visages ; jamais on n'aurait cru que Vannes et Quimperlé pussent faire partie de la même province. Cette fête fut pour Ozanam l'un des plus agréables divertissements de son voyage. Ce qui le touchait surtout, c'était, au milieu de l'entrain de toute cette population , la simplicité , la

modestie et la retenue de ces braves gens qui ne s'amusaient point sans avoir demandé avis et permission à leur curé.

Enfin , après avoir visité Brest , sa rade et ses vaisseaux de guerre, puis Morlaix, Saint- Pol- de- Léon et les pèlerinages du Fol-goat, il acheva le tour du Finistère et revint à Paris, par Carhaix, Lorient, Vannes et Nantes.

L'esprit, le cœur et la piété de Frédéric avaient éprouvé dans ce voyage les plus douces impressions. Les sombres nuages qui planaient sur son âme pendant Tannée scolaire précédente s'étaient dissipés ; sous cette heureuse influence sa santé paraissait améliorée; la vie active qu'il avait menée pendant six semaines lui avait rendu quelques forces. Il put donc reprendre ses cours et continuer le sujet qu'il avait commencé à développer pendant l'année qui venait de s'écouler, c'est-à-dire la Civilisation au ve siècle.

Bien qu'il eût commencé tous ses travaux , Ozanam semblait aller beaucoup mieux , lorsqu'au printemps sa femme et sa fille tombèrent malades. Ceux-là seuls qui ont connu la tendresse de son cœur peuvent avoir une idée de ce qu'il éprouvait alors. Nous nous rappelons qu'il nous dit plusieurs fois : « Lorsque je sens Amélie souffrir, il me semble que l'on m'arrache les entrailles. » Aussi, dès le mois de juillet, il loua à Sceaux une maison de campagne pour achever de rétablir la santé des deux personnes qui lui étaient les plus chères ici-bas. Il devait par là se créer de nouvelles fatigues : ses occupations à la faculté l'obligeaient, en effet, à se rendre souvent à Paris; mais la peine n'était rien pour

Page 1