CHAPITRE XX
tissus. Mais il y a deux choses qu'elle se garde bien d'exposer, et que ses visiteurs d'un jour n'ont pas vues, quand ils vont publiant que le peuple anglais est le premier du monde; ces deux choses sont la misère des pauvres et la \iolence des passions protestantes. » Quant à lui, il ne se contenta point, pour juger de l'étendue et du degré de la misère des pauvres de Londres, du spectacle dégoûtant qu'y donnent les mendiants dans les rues les plus fastueuses. Il s'était mis en rapport, immédiatement après son arrivée, avec la société de Saint-Vincent-de-Paul, et il alla visiter des pauvres à domicile avec un membre des conférences, non pas dans les quartiers de Withechapel ou de Southwark, les plus misérables de la ville, mais dans les rues étroites et sombres qui s'ouvrent derrière Regent-Street et Oxfort-Street. Il y trouva quatorze personnes habitant ensemble dans une chambre et un cabinet. Il visita une cave occupée par deux ménages composés de neuf personnes. La taxe des pauvres et les workhouses n'y peuvent rien. Nulle part, dans tous ses voyages , même à Rome , où les étrangers se plaignent si fort des mendiants, il n'avait contemplé une misère pareille.
La seconde visite fut pour Saint- Paul; ii le trouva glacial, d'une nudité incroyable. La véritable basilique de Londres est à Westminster. Des architectes catholiques relevèrent , aussi peut-elle rivaliser avec les belles nefs d'Amiens et de Saint- Ouen de Rouen. Le protestantisme, après en avoir chassé Dieu, impuissant à la remplir d'un peuple vivant, l'a encombrée de ses morts, non pas les plus célèbres, mais les plus riches. Les
monuments y sont entassés sans ordre et sans goût. Les anciens tombeaux des rois catholiques ont été profanés, mutilés. La châsse même de saint Edouard n'a pas été plus respectée. Aussi Ozanarn, arrivé derrière le chœur, devant le sépulcre de ce grand roi , fut-il saisi d'une telle douleur, que , tombant à genoux devant ce souvenir du saint Louis d'Angleterre, il pria seul en expiation de tout ce peuple qui ne connaît plus ses saints, et au mépris de l'assistance, qui le prit sans doute pour un idolâtre, sinon pour un fou.
Il fut un peu consolé en quittant le bruit , le faste et la misère de Londres pour visiter Oxfort. « Là, une paix profonde, une ville du xve et du xvie siècle, toute debout, avec ses grands collèges qui ont conservé l'architecture gothique ou celle de la renaissance. On peut errer dans leurs cloîtres, dans leurs beaux jardins, sans que rien vienne rappeler la différence des temps. »
Ozanarn avait plusieurs fois visité l'exposition universelle ; il avait aussi parcouru le tunnel sous la Tamise, les bassins abritant des milliers de vaisseaux, les docks et leurs magasins, leurs caves gigantesques où viennent s'ensevelir les vendanges de l'Espagne et du Portugal. Il exhibition du palais de Cristal était loin de le séduire. Sans doute il rendait justice aux progrès de l'industrie, aux prodiges que la mécanique déployait ou qu'elle faisait encore espérer ; mais la plupart des objets exposés n'étaient destinés qu'à rassasier l'amour effréné du luxe de la classe des riches, ils n'offraient qu'un vain spectacle aux désœuvrés du siècle. Ozanam y voyait un danger subtil pour les yeux déjà trop épris des biens de la terre ; puis , ce qui lui semblait