CHAPITRE XXI
Ozanam reprend sou cours. — La maladie le force bientôt à l'interrompre. — Il est atteint d'une pleurésie. — On renvoi.' aux Eaux- Bonnes. — Il y établit une conférence de Saiut-Vineent-de-Paul.
— 11 se rend à Biarritz, puis à Fontarabie et à Saint- Sébastien.
— Une nouvelle tnébaïde dans les Landes. — Voyage à Burgos et à Bayonne.
Pendant l'hiver de 1852, Ozanam se trouva mieux, quoique ses forces revinssent lentement. Il avait repris son cours et faisait passer les examens du baccalauréat . Jusqu'à Pâques il continua de se livrer à. tous ses travaux avec son ardeur accoutumée; mais, hélas! cette amélioration de santé qu'il se figurait avoir obtenue, grâce aux bains de mer, n'était qu'une dép'orable illusion. Sa passion pour l'étude lui faisait prendre ses désirs pour une réalité. Frédéric était seul à ne pas s'en apercevoir. Ceux qui l'entouraient l'engageaient à suspendre son cours; nous étions de ce nombre, et comme nous insistions, il nous répondit plusieurs fuis avec vivacité : '« Non, j'ai un devoir à remplir. Que dirais-tu d'un soldat qui refuserait de monter à la
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brèche, ou qui déserterait le combat par peur de la mort? Je dois rester à mon poste... J'y mourrai, s'il faut y mourir. » Nous nous étions même entendus avec son médecin afin que le travail lui fût interdit, du n m »ins pour quelque temps. Mais il sut si bien lui persuader que la cessation de ses occupations habituelles lui causerait un chagrin , une tristesse qui achèveraient de le tuer, qu'on dut revenir sur cette décision.
Malgré son courage et son énergie , il fallut céder à la fièvre : il se mit au lit. Cependant il apprend que son auditoire murmure de son absence , et qu'on l'accuse ainsi que certains de ses collègues d'en prendre à son aise. Aussitôt, n'écoutant ni sa famille, ni ses amis, ni les ordres du médecin qui s'efforce de l'arrêter, il se lève et court à sa chaire : « Je veux , dit-il . honorer ma profession. » Après une leçon où il fut applaudi plus que de coutume, comme si ses auditeurs avaient reconnu par un secret pressentiment qu'ils l'applaudissaient pour la dernière ibis, il s'écria en terminant : « Messieurs, on reproche à notre siècle d'être un siècle d'égoïsme, et l'on dit les professeurs atteints de l'épidémie générale. Cependant c'est ici que nous altérons nos santés, c'est ici que nous usons nos forces; je ne m'en plains pas : notre vie vous appartient, nous vous la devons jusqu'au dernier souffle, et vous l'aurez. Quant à moi, xMessieurs, si je meurs, ce sera à votre service. » Tels furent les adieux d'Ûzanam à un auditoire qui l'avait aimé et applaudi pendant douze ans.
Il se préparait toutefois à la leçon suivante, vou-
lant la prononcer encore malgré l'opposition de tout son entourage. Mais des malaises extraordinaires vinrent entraver son zèle. Hélas! ils n'étaient que les préludes d'une pleurésie des plus graves qui ne tarda pas à se déclarer, et à mettre sa vie en très grand danger.
Ce fut pendant cette maladie, qui menaçait de devenir mortelle, qu'Ozanam, avec une fièvre ardente, trouva, dans la tendresse de son cœur et son amour de la vérité , le courage d'écrire une éloquente exposition de la foi catholique , dans une lettre de sept grandes pages , adressée à un ami de sa jeunesse pour l'arracher au doute *.
Dès que notre pauvre malade eut repris assez de santé pour pouvoir se mettre en route, les médecins l'envoyèrent aux Eaux-Bonnes chercher un rétablissement qu'il n'y trouva pas. Pourtant il obéit, puisant par grands verres dans la source sulfureuse, grimpant ensuite sur les rochers d'alentour pour digérer ce breuvage nauséabond ; c'est alors qu'il visita les beautés sauvages du pic du Midi et du cirque de Gavarnie, enceinte de rochers où se précipite le Gave, d'une hauteur de quatre cent vingt mètres, en formant une magnifique cascade.
Tout travail avait été interrompu, à son grand regret , par ordre des docteurs ; mais ce qu'il n'interrompit jamais, c'est l'exercice de sa charité. Pendant son séjour aux Eaux- Bonnes, il établit une conférence de Saint-Vincent -de-Paul, pour secourir les pauvres du pays et servir en même temps de point de réunion
1 Lettres, t. II. p. 410, 2« édit.