‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 245 sur 313 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

pour les autres conférences, lorsque leurs membres venaient prendre les eaux, 11 s'occupa aussi activement de fonder un hôpital pour les malades pauvres qui pouvaient avoir besoin de recourir à ce traitement. La société de Saint-Vincent-de-Paul aurait fourni les frais du voyage, et les malades aisés auraient subvenu à l'entretien.

Les Eaux-Bonnes n'avaient guère réussi à améliorer la santé d'Ozanam. Des pluies fréquentes contrarièrent peut-être l'effet qu'on lui en promettait. La fièvre venait encore quelquefois le visiter; sa faiblesse était toujours extrême. On lui conseilla alors de se rendre à Biarritz, où l'air est singulièrement doux. La route se fit à petites journées. Chemin faisant, il accomplit le pèlerinage de Bétharam, sanctuaire fréquenté dès le xve siècle ; « la piété des peuples honore en ce lieu la Vierge au rameau d'or. Ce rameau d'or fut offert par une jeune fille qui, tombée dans le torrent voisin, fît un vœu à Notre-Dame, et au même instant trouva sous sa main un rameau où elle s'attacha. » A son tour, Frédéric se cramponna de toutes les forces de son âme à la branche libératrice, à celle que l'on invoque comme le salut des infirmes, la consolatrice des affligés. Hélas! il obtint bien la patience et la résignation, mais non la force et la vie. Enfin il arrivait à Biarritz , « ravi à la vue de ce petit village tout blanc et tout riant, jeté sur des rochers rougeâtres, au bord d'une mer parfaitement bleue , qui creuse et découpe le rivage en mille manières et va expirer du côté du midi, au pied des montagnes d'Espagne. » Il ne tarda pas à ressentir l'heureuse influence de ce climat bienfaisant

et de l'air de la mer. Ses forces revinrent; toutefois il s'en fallait de beaucoup qu'il fût guéri. Cette sorte d'angoisse entre un mieux qui donne l'espérance et des retours de malaises de mauvais augure, le jetait dans une profonde tristesse. Sa vive imagination, son caractère naturellement porté à la mélancolie, et à tirer de ses maux présents les conséquences les plus extrêmes pour l'avenir, lui faisaient rêver sa carrière perdue, avec sa famille abandonnée aux hasards de la plus déplorable destinée. Ce qui augmentait surtout ses tourments, c'était le désœuvrement où on l'obligeait de vivre. Sans doute, il se trouvait trop bien entouré pour que son cœur n'eût pas d'occupation. Il avait près de lui sa femme et son enfant pleines de santé ; son frère Charles, le docteur, avait fait deux cents lieues pour s'assurer de l'état de sa santé , lui donner ses conseils et passer trois semaines avec lui. Il trouvait encore à Bayonne une conférence de Saint-Yincent-de-Paul très florissante, bien pénétrée du premier esprit des fondateurs, infatigable aux bonnes œuvres. Plusieurs membres de cette conférence lui avaient même fait le plus aimable accueil. Mais l'oisiveté à laquelle était condamné son esprit l'indignait contre lui-même , et lorsqu'il arrivait au bout de la journée sans avoir rien fait, c'était pour lui comme un remords ; il lui semblait n'avoir pas mérité le pain qu'il mangeait, ni le lit où il se couchait. Sa foi, cependant, le soutenait au milieu de ces rudes épreuves; elle finissait toujours par lui faire accomplir un acte de sincère et profonde résignation. Toutefois, lorsqu'il écrivait à ses amis, il semblait oublier ses sombres soucis. A peine laissait-il échapper quelques gémissements, et

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tout le reste de sa correspondance était empreint d'un enjouement spirituel.

Ozanam avait entendu parler à Bayonne d'une communauté de Bernardines établie depuis peu dans les Landes, au bord de l'Océan, à deux heures environ de Biarritz. La visiter était un moyen pieux de charmer les ennuis du triste loisir auquel on l'avait condamné. Ce qui excitait surtout sa curiosité, c'était l'origine touchante de ce nouveau monastère , et son installation au milieu d'un immense désert qui rappelait ceux de la haute Egypte, habités autrefois par des milliers de cénobites.

Une femme qui avait vécu dans le désordre , mais profondément repentante, en fut en quelque sorte l'instigatrice. Elle s'adressa à l'abbé Cestac, saint prêtre connu de tout Bayonne par le bien qu'il y faisait, et le conjura, avec une grande abondance de larmes, de lui trouver un asile pour l'arracher au mal. Quelques semaines plus tard, une nouvelle Madeleine alla trouver également ce bon prêtre , et la même scène se renouvela. Après plusieurs mois des plus rudes épreuves, la persévérance des pauvres repenties décida l'abbé Cestac à leur chercher une retraite définitive, d'autant que plusieurs autres pénitentes étaient encore venues se joindre aux premières. 11 leur acheta de ses propres deniers, dans les Landes, un terrain stérile et inculte, y fît construire à la hâte une demeure , et les y plaça sous la direction des servantes de Marie. Cette dernière congrégation était déjà l'œuvre du futur fondateur des Bernardines ; il l'avait formée avec sa sœur, aussi généreuse que lui pour l'éducation des pauvres de la campagne.

Ozanam se mit donc en route. Il rencontra d'abord l'établissement des Landes; c'était celui des servantes de Marie dont nous venons de parler. Il le parcourut et l'examina avec le plus vif intérêt. Ce n'était pourtant là que le point de départ : de nouveaux étonnements l'attendaient plus loin. Il marcha longtemps du côté de la mer, à travers les dunes, sur un sable aride qui n'offre aux regards que quelques tamaris au feuillage grêle , aux troncs tourmentés , et de petits œillets dont la fleur d'un rouge pâle rase la terre sans s'élever plus haut, comme le dernier effet d'une nature mourante. Là tout chemin disparaît; il faut alors s'orienter ou se faire conduire par un guide ; c'est un océan de sables qu'on appelle les Landes. Les dunes se succèdent comme les vagues, elles sont mobiles comme elles, et sur une immense étendue l'on n'aperçoit ni verdure ni habitation.

Et cependant au milieu de ce désert, après deux heures de marche , tout à coup , devant vous , s'ouvre une oasis et une thébaïde ! A quelques centaines de pas de la mer, s'élèvent deux rangées de cabanes, placées parallèlement, et séparées par un espace de seize à dixsept mètres; c'est la demeure des Bernardines. Ces cabanes, en 1852, étaient en paille et en roseaux. Aujourd'hui la brique a remplacé ces faibles cloisons, le vent menaçant à chaque instant de les renverser. A l'extrémité de cette sorte d'avenue se trouvait la chapelle, faite de chaume, et dominant quelque peu le reste de la communauté, pour lui montrer que Dieu veille sur elle. Entre les deux rangées de cellules, sort du sable un berceau de verdure, au milieu duquel s'élève

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