CHAPITRE XXI
de Biarritz, son état éprouva une amélioration notable.
Dès lors il ne pensa plus qu'à mettre à exécution le projet, qu'il caressait depuis longtemps, de faire un voyage en Espagne, et de le commencer par le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle.
Il se mit donc en route le 22 octobre, par une chaleur de juillet, toujours accompagné de sa femme et de son enfant. Notre bon frère, le docteur Charles Ozanam , avait aussi voulu le suivre , bien moins pour partager le vif intérêt que Frédéric prenait à ce voyage , que pour veiller sur la santé si ébranlée de notre pauvre malade. Arrivés au bord de la Bidassoa, un bateau les transporta à Fontarabie, première ville forte de 1 Espagne, que l'on trouve sur la rive gauche de la rivière que l'on vient de traverser, après avoir quitté Hendaye, dernier village de France sur la rive opposée. « C'est ici , dit Ozanam dans une de ses lettres , qu'on voit toute l'horreur de la guerre, et de quels maux se paye la gloire des conquérants. Hendaye n'est plus qu'un monceau de débris, au milieu duquel s'élève une blanche église, comme une croix sur un tombeau. Le canon de Fontarabie a fait ces ravages, mais les mineurs français ont fait sauter les remparts de Fontarabie, et vous y entrez comme il faut entrer en Espagne, par des ruines. Mais ces ruines sont nobles, belliqueuses, et j'ai ouï dire à de bons voyageurs qu'il fallait aller loin pour trouver une ville qui eût aussi bien conservé le caractère castillan. A peine avez-vous passé sur ces restes de bastions croulants , et sous une porte menaçante, vous voyez monter devant vous une
rue bordée de maisons antiques, toutes garnies de grands balcons, de vérandas, de loges grillées et vitrées, d'où les belles Espagnoles peuvent voir et se laisser voir autant qu'il leur convient. Au-dessus des portes, les armoiries des habitants, dans un pays où le tiers des familles est noble de légitime noblesse. De loin en loin quelques palais délabrés, mais d'une forte architecture. En haut de la rue, une église gothique du xve siècle , et le château fort de Charles V, édifice carré , d'une hauteur prodigieuse , dont les murailles ont défié nos boulets. Vous voilà aussi rêveur que moi. Entrez, si vous le voulez bien, dans l'église, dans la maison de Celui qui est le Dieu des ruines et des résurrections. Déjà vous y voyez régner cette richesse, cet éclat que l'Espagne aima toujours dans ses temples : tout y est blanc et doré. Il faut reconnaître quelque mérite dans les grands retables qui s'élèvent de l'autel jusqu'à la voûte, portant tout un paradis de tableaux et de statues. Les tableaux, bons ou mauvais, forment d'ordinaire un ensemble, et, comme on dit, un cycle religieux. Les statues, dans quelques endroits, sont si nombreuses , qu'on dirait un peuple peint et doré. Je me rends à la sculpture peinte , surtout depuis que je la sais justifiée par les exemples de Phidias et de Praxitèle ; mais je ne m'accoutume pas à la sculpture habillée, à cette Mater dolorosa qui a une chapelle dans chaque église d'Espagne, et qui porte le costume d'Anne d'Autriche, robe de velours noir, guimpe blanche, à la main un mouchoir garni de dentelles, et de plus un poignard d'argent dans le cœur.
« Cependant le bon peuple espagnol prie très pieuse-