CHAPITRE XXI
ment; je ne lui trouve rien de froid ni de fanatique, et dimanche à la messe nous avons vu communier beaucoup de personnes, des jeunes gens surtout, à la mine virile, à la belle ceinture rouge, avec tout le recueillement que vous trouveriez à Notre-Dame et à Saint- Sulpice '. »
Ozanam visita ensuite Irun, Port -du -Passage, et Saint- Sébastien , observant attentivement chacune de ces villes, ainsi que les magnifiques campagnes qui les entourent , et recueillant des notes sur tout ce qui pouvait servir aux études qu'il se proposait de faire sur T Espagne.
Pourtant, malgré la douceur de la température et les distractions ravissantes d'un voyage auquel il aspirait depuis si longtemps, Frédéric était daus un état continuel d'inquiétude. Il éprouvait même parfois une sorte de terreur. Son agitation était si grande qu'on se vit obligé de renoncer au pèlerinage de Saint -Jacques de Compostelle ; il avait hâte de retourner à Biarritz , où on ne tarda pas d'arriver. Il y resta quelques semaines pour se remettre. Enfin on décida de passer l'hiver dans le Midi. Il se trouvait beaucoup mieux, en effet, sous l'influence d'un air tiède et tempéré.
Les deux itinéraires, de M. Delaborde, de M. de Custine, lui avaient révélé tous les trésors et les merveilles que renferme l'Espagne. Il connaissait le livre de M. Weiss sur la décadence de ce beau pays, et un volume de Ticknor sur sa littérature. Les heures qu'il avait passées sur le territoire de cette admirable pénin-
» Lettres, X. II, p. 433, 2e édit.
suie n'avaient fait qu'accroître son désir ardent de la visiter; ce voyage lui paraissant nécessaire à ses études. ' Peut-être avait- il aussi quelque regret d'avoir rebroussé chemin si facilement, après avoir à peine mis le pied sur une terre qui lui promettait une si riche moisson pour ses travaux futurs. Il se sentait si bien depuis plusieurs jours qu'il crut pouvoir tenter une nouvelle excursion en Espagne ; son médecin l'avait autorisé à aller jusqu'à Burgos, lui recommandant toutefois de remettre à des temps meilleurs un voyage plus complet.
Il partit donc pour cette ville , surnommée la Mère des rois et la Restauratrice des royaumes : Madré de reyes , y Restauradura de reynos. Il n'y arriva pas sans peine : trente-trois heures de voyage, des montagnes à traverser, des auberges médiocres, et pardessus tout la pluie qui le prit en route. Pour arriver à ce plateau de la Castille, sur lequel s'élève la grande ville de Burgos , il lui fallut monter à une hauteur de sept cents mètres au-dessus du niveau de la mer, et l'on y reste jusqu'à Madrid.
Malheureusement rien ne dédommage le voyageur des fatigues de la route; la nature a de la grandeur, mais elle inspire une profonde tristesse. Toute cette contrée sans arbres et dépouillée de ses moissons, où l'on ne rencontre que quelques misérables villages, n'est égayée que par de longues files de mulets, avec leurs brillants muletiers vêtus d'habits éclatants, la ceinture violette autour des reins, sur l'épaule la couverture rouge ou verte , et des chapeaux retroussés ornés de grosses houppes noires.