CHAPITRE XXI
Malgré la pluie et le vent glacé qui soufflait sur ces montagnes, Ozanam arriva à Burgos sans accident, sans trop de fatigue et sans rhume. Il était lui-même étonné de n'avoir pas souffert.
Nous laisserons ici Ozanam décrire lui-même, avec son enthousiasme poétique, les merveilles qu'il admira dans cette ville, le cœur de l'ancienne monarchie, le séjour des rois pendant trois cents ans. Il y retrouvait tout ce qu'il avait lu sur le moyen âge espagnol, son histoire, sa littérature; en arrivant il était entré à la cathédrale, non pour la visiter, c'était trop tard, il faisait trop sombre, mais pour remercier Notre-Seigneur, la sainte Vierge et son ange gardien d'avoir si bien protégé sa course.
Dès le lendemain il y retourna, et voici ce qu'il écrivait le soir même à son frère le docteur Charles. « Ce matin , il pleut de plus belle ; ce n'est pas une raison pour ne pas visiter la cathédrale. Nous y avons passé trois heures, et nous n'avons pas fini. Ici comme en Italie, une cathédrale est un monde; d'abord l'élégante façade s'élève avec ses deux flèches hautes de trois cents pieds, et si légères, si merveilleusement ouvragées, qu'on ne les croirait pas plus élevées que les tours de Notre-Dame de Paris. Ce n'est pas l'œuvre des géants, c'est l'œuvre des anges , tant c'est aérien, gracieux et tout à jour. L'intérieur, au contraire, est sévère, massif et plutôt lourd : trois grandes nefs soutenues par d'énormes piliers. Le chœur, fermé, intercepte la moitié de la nef principale ; mais il se fait pardonner par ses riches boiseries. Au-dessus de l'endroit où le transept coupe la nef, s'élève une coupole d'une hau-
teur merveilleuse et travaillée avec une délicatesse infinie; c'est de la dentelle de pierres. Enfin le sanctuaire se termine par un de ces retables espagnols où l'on voit toute l'histoire sainte en bas-reliefs et tout le paradis en statues. Derrière ce sanctuaire, six autres basreliefs d'une sculpture remarquable, du xvie siècle, représentant les mystères de la Passion. Vous pensez avoir achevé, vous n'avez encore rien vu. Vous n'avez pas vu les chapelles latérales avec des tombeaux d'évêques, des retables du goût le plus original, des nervures délicates à la voûte. Vous n'avez pas vu le grand cloître tout orné de sculptures magnifiques Là s'ouvre la salle capitulaire, dernier reste du palais de saint Ferdinand. Là l'ancienne sacristie et, dans une salle voisine, le portrait du Cid, à cheval, et le grand coffre qu'il remplit de sable. Les usuriers juifs le crurent rempli d'or, et n'hésitèrent pas à prêter sur ce gage six cents écus, que le guerrier leur rendit du reste avec une fidélité non moins admirable que leur crédulité. Maintenant vous croyez partir ; il vous reste à visiter la chapelle du connétable, c'est-à-dire tout simplement une des merveilles de l'Espagne et du monde, le chefd'œuvre de la renaissance castillane. Une autre église à la suite de la grande église, avec sa coupole et ses clochetons ; les festons de ses tribunes miraculeusement découpées, et les deux tombeaux du connétable et de sa femme. Ces deux statues sont des beautés du premier ordre : visages superbes, l'attente de la résurrection dans le repos de la mort, la main du guerrier encore toute frémissante sur son épée ; son armure et les ornements de sa femme chargés d'arabesques dignes