CHAPITRE XXII
Pise, comme le séjour le plus favorable à son état. Elle lui promettait aussi des distractions qui souriaient singulièrement à ses goûts : le voisinage de Florence, où son cœur retrouvait une partie de la famille de sa mère ; la ville qui, avec Rome, renferme le plus riche trésor des beaux-arts; à Pise même des monuments admirables, des peintures ravissantes; mais par -dessus tout une bibliothèque de soixante mille volumes , où il savait trouver à peu près tout ce qui lui était nécessaire pour un travail sur les Origines des républiques italiennes. Son ancien camarade M. Fortoul, alors ministre de l'instruction publique, qui montrait un intérêt très vif pour la santé d'Ozanam, avait pensé lui adoucir un peu les ennuis du repos en lui indiquant ce sujet comme mission littéraire. Enfin, il y avait à Pise une université qui réunissait les hommes les plus distingués, et des professeurs d'une réputation européenne. En fallait-il davantage pour charmer les tristesses de ce trop long exil?
Dès les premiers jours de décembre, Frédéric se mit en route. Le courrier le conduisit à Toulouse avec une admirable rapidité. Cette grande ville méritait bien une station. Saint Thomas d'Aquin, dont le corps repose à l'église Saint-Sernin, suffisait certainement à lui seul pour arrêter un voyageur qui avait si souvent médité ses œuvres immortelles, et qui se trouvait trop heureux de vénérer les reliques insignes de cet illustre docteur. De Toulouse à Montpellier le voyage fut plus fatigant; la brièveté des jours, à cette époque de l'année, privait notre pauvre malade de la vue du pays qu'il parcourait, et les ténèbres delà soirée, aidées par laviva-
cité de son imagination , faisaient naître dans son esprit les rêves les plus sombres; sa compagne dévouée s'avisa cependant, grâce à son ingénieuse affection, d'employer un moyen fort habile pour calmer l'agitation extrême dont il souffrait ; elle éclaira l'intérieur de sa voiture , Ozanam put alors ouvrir ses livres , et bientôt ses inquiétudes s'évanouirent.
Il ne fit, pour ainsi dire, que traverser Montpellier, et se rendit à Marseille , où sa femme trouva sa mère avec une grande partie de la famille. Frédéric était heureux de pouvoir procurer cette joie à celle qui depuis plus de cinq mois, soutenait son courage en l'entourant des soins les plus affectueux.
Mme Soulacroix avait un fils établi à Rome ; son intention était d'aller le voir. Nulle compagnie ne pouvait lui être plus agréable que celle de sa fille , de son gendre et, de sa petite-fille. Ils partirent donc ensemble et s'arrêtèrent quelques jours à Toulon, où la bellemère d'Ozanam avait de nombreux parents, entre autres M. Magagnos, major de l'hôpital militaire, professeur de clinique, etc. Ozanam, qui jusqu'alors avait affronté impunément les fatigues de plusieurs voyages et les intempéries de la saison , fut obligé d'avoir recours à la science de cet excellent docteur. Il avait visité avec l'ardeur et le vif intérêt qu'il mettait à toutes ses investigations la rade rivale de celle de Brest, l'arsenal avec toutes les richesses de la marine française, l'escadre de la Méditerranée réunie en quelque sorte pour le recevoir, le géant de la flotte, le Valmy, de 130 canons, monté par onze cents hommes ; il n'avait jamais riea vu de plus imposant que ce volcan mobile qui portait tant
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de foudres obéissantes et de courages disciplinés; mais à force de courir, de visiter la terre ferme et les vaisseaux , ses pieds enflaient et il éprouvait des spasmes. Là-dessus, consultation du docteur Magagnos, qui ne trouve rien de dangereux dans son état, et lui permet de passer outre, à condition de prendre de la digitale.
La Providence, pour consoler le cœur d'Ozanam si éprouvé par la maladie et par l'espèce d'exil auquel elle le condamnait, semblait avoir échelonné sur sa route des parents et des amis. En se rendant à Nice, il rencontra à Cannes un cousin germain de notre mère, M. Coste, pour lequel nous avions tous une profonde affection. Cet excellent parent, fortâgé etdevenu aveugle, s'était établi là pour y passer l'hiver. Il fut d'autant plus ravi delà visite de Frédéric que ce jour était le premier de l'an.Tous-deux, éloignés delà famille, furent enchantés de se retrouver pour fêter ensemble le commencement de la nouvelle année.
Le soir, Ozanam était à Nice, et partait le lendemain matin de bonne heure pour Gènes. Il regardait ce voyage comme la dernière étape fatigante qu'il lui restait à faire; mais ce qui devait la lui rendre moins pénible, c'étaient les doux souvenirs qui se rattachaient à ce projet. Notre père, en effet, pendant la guerre d'Italie, en 1796, avait bien des fois parcouru le chemin de la Corniche , qui avait été le théâtre de ses premières campagnes, et il nous en avait souvent parlé. Le magnifique spectacle qu'offrait à Frédéric cette admirable route devait encore adoucir ses fatigues. Souvent, dans le lointain , les Alpes se montraient couronnées de neige ;
toujours les dernières pentes allaient se perdre au bord d'une mer étincelante et d'un azur ravissant. Des forêts d'oliviers gros comme nos plus gros chênes; des bocages d'orangers et de citronniers couverts de leurs fruits, de temps à autre des bouquets de palmiers , puis enfin des forêts entières de ces arbres majestueux, qui balancent leurs feuillages superbes et vraiment dignes d'être portés le jour des Rameaux, au triomphe de Notre- Seigneur; enfin un ciel pur sans nuage et un soleil d'été : tout se réunissait pour charmer une âme aussi délicate que poétique.
Arrivé à Gênes , une de ses premières démarches fut de se mettre en relation avec les conférences de Saint- Vincent-de-Paul. La maladie qui lui interdisait le travail semblait redoubler son zèle pour son œuvre de prédilection. Il se dédommageait de ses loisirs forcés par l'ardeur qu'il mettait à étendre sa chère Société, et à communiquer aux membres qui la composaient l'esprit dont il était animé.
Il écrivait à l'un de ses amis : « Notre petite société de Saint-Vincent-de-Paul tient une grande place dans les préoccupations et les consolations de mon voyage. J'ai vu les présidents de Toulouse et de Marseille, où les conférences comptent deux cents et quatre cents membres. J'ai vu celui de Nice, un homme aussi aimable que pieux , plein d'ardeur. Mais ce qui m'a charmé, ce qui m'a rempli le cœur d'espérances pour l'Italie, ce sont les conférences de Gênes, toutes chaleureuses et toutes sages au milieu des périls religieux de ce pays. C'est le président de ces conférences qui comprend l'œuvre comme s'il la faisait avec nous depuis vingt