CHAPITRE XXII
A quelques jours de là, le grand- duc accordait à la conférence de Florence l'autorisation si longtemps refusée, et il l'étendait presque immédiatement aux conférences de Livourne et de Pise, ainsi qu'à tous ses États.
Les médecins qui avaient conseillé à Ozanam d'aller passer l'hiver à Pise, lui avaient assuré qu'il y trouverait le climat sec et chaud nécessaire à son rétablissement. Malheureusement à partir de Gènes il avait été enveloppé d'une pluie et d'un vent glacés , qui , après avoir cédé quelquefois à un rayon de soleil, finirent par rester maîtres du ciel. Pendant tout le temps de son séjour à Pise il vécut au milieu d'un véritable déluge, et ce temps détestable, en même temps qu'il le pénétrait d'humidité, l'empêchait de prendre l'exercice dont il avait besoin. L'enflure de ses jambes allait en augmentant. Après beaucoup d'hésitations on reconnut enfin , mais un peu tard , qu'il s'agissait d'une assez grave albuminurie. On lui prescrivit alors un nouveau traitement, et le progrès du mal parut s'arrêter. Mais il lui fallut s'enfermer à Pise, abandonner le projet d'accompagner sa belle-mère à Rome, renoncer aux cérémonies de la semaine sainte, à la consolation de baiser encore les pieds de Pie IX , et de visiter une fois de plus le tombeau des saints apôtres.
Cette température froide et humide répondait peu à l'idéal de ce ciel méridional qu'on lui avait promis et qu'il avait rêvé. « Les poètes cependant, écrivait-il dans un de ses rares moments de gaieté, avaient pris soin de m'en avertir. Devais-je m'étonner des neiges de Rome et des eaux du Tibre grossissant sous les orages, quand
Horace déjà s'en prenait à Jupiter de l'opiniâtreté des frimas, et croyait revoir sous Auguste le 'déluge de Deucalion, et lorsque Dante, au troisième cercle de L'enfer, décrit la pluie éternelle, maudite, froide et triste: Eterna maladetta , fredda e grève?
« Certainement, il en trouve l'image sur les bords de l'Arno, àPise , où moi, indigne commentateur, pour l'éclaircissement de ce seul vers, j'ai yu pleuvoir pendant cinquante jours. »
Les jours qu'il passa à Pise ne furent pourtant pas sans quelque douceur. D'abord le froid n'y descend jamais aussi bas qu'à Florence, et s'il y vécut dans un bain, ce fut du moins dans un bain tiède. Ensuite, dès que le ciel suspendait ses cataractes, il avait, pour y rêver tout à son aise , un des plus merveilleux spectacles de 1 univers : la place de Pise avec ses quatre monuments : la cathédrale , la tour penchée , le baptistère et le campo-santo , les plus héroïques souvenirs des croisades italiennes , les premiers et quelques-uns des plus heureux efforts de l'art chrétien. Trois siècles de foi , de poésie et de gloire se réveillaient là au premier rayon du soleil ; tous ces grands hommes revivaient pour lui. Lorsqu'il entrait dans la cathédrale qu'ils avaient élevée , il croyait y entrer avec eux. « Ils l'avaient bâtie en 1063, en un temps où nous n'étions encore que des barbares , cent cinquante ans avant nos belles églises gothiques, et ils donnèrent à cet édifice une grâce, une majesté incomparables. »
C'était là , en effet , qu'Ozanam se faisait conduire de préférence dans une voiture bien close lorsque apparaissait quelque beau jour. « Là, écrivait-il à M^1* Maret,