CHAPITRE XXII
l'un de ses amis intimes, là tous les souvenirs du déluge s'évanouissent, et nous sommes vraiment pour une heure en paradis. Ah! ces vieux maîtres avaient bien compris que l'église doit être une Jérusalem céleste, et ils construisirent celle-ci avec tant de légèreté, qu'on ne saurait dire si elle s'est élevée de la terre , ou si elle pose seulement descendue du ciel. Les quatrevingt-quatre colonnes qui portent ses cinq nefs sont élancées comme les palmiers des jardins éternels. Des anges qu'on croit peints par Ghirlandajo, mais qui vivent assurément, montent et descendent en groupes charmants le long du grand arc qui ouvre le sanctuaire, et, au fond de l'abside, le Christ est assis impassible dans sa gloire, écrasant sous les pieds de son trône le lion et le dragon. A ses côtés la Vierge et saint Jean représentant l'humanité glorifiée. Ah! c'est en présence de cette nouvelle transfiguration qu'on s'écrie de grand cœur : « Seigneur, il fait bon ici, dressons-y trois tentes. » Et il semble qu'on passerait les jours et les nuits dans cette basilique toute peuplée de souvenirs des croisades , de marbres antiques , de tombeaux fouillés par les plus fins ciseaux de la Renaissance, sans parler des admirables peintures d'André del Sarto et de Pierin del Yago, le plus fidèle disciple de Raphaël. Si, au sortir de la basilique, la pluie un moment suspendue permet de faire le tour de la place, de considérer la façade avec ses quatre étages de sveltes colonnades , le baptistère avec sa coupole byzantine , et derrière les anciennes murailles qui ont vu tant d'assauts; alors on revient l'âme assez nourrie de poésie pour essuyer encore sans murmure de longs jours
de captivité, comme les saints après leurs extases et leurs visions supportent plus patiemment les ennuis de la vie 1 . »
Après la cathédrale, c'était le campo-santo qui attirait le plus l'admiration de Frédéric, et qui excitait le plus \ivement son intérêt ; la terre apportée religieusement de Jérusalem par les croisés, placée au centre d'un ravissant cloître pour servir de sépulture aux plus illustres citoyens de Pise ; les fresques naïves et charmantes de Giotto et de Benozzo Gozzoli qui décorent tous ces portiques : Noé, le Triomphe de la mort, les Pères du désert , etc., toutes ces merveilles sollicitaient ardemment les visites d'Ozanam ; mais le temps impitoyable qui régna jusqu'à Pâques ne lui permit que rarement d'errer sous ces arcades, où soufflait presque toujours un vent humide et glacé.
Heureusement la bonne ville de Pise possédait des monuments qu'on pouvait visiter à l'abri de la pluie , et qu'on pouvait consulter au coin d'un bon feu. Nous voulons parler de son excellente bibliothèque. Tout ce que notre cher malade pouvait désirer en fait d'histoire, d'antiquités ecclésiastiques et municipales, s'y trouvait. Un savant conservateur, M. Ferrucci, latiniste des plus distingués, lui faisait les honneurs de ses richesses, et l'installait courtoisement dans un cabinet bien chauffé. Il entretenait les rapports les plus agréables avec plusieurs hommes du plus haut mérite et d'un grand savoir. Quelques personnes bienveillantes venaient aussi le visiter et jeter quelques distractions
1 Lettres, t. II, p. 507, 2' édit.