CHAPITRE XXII
dans sa solitude. Il recevait souvent des lettres de ses meilleurs amis; le bonheur de converser ainsi avec eux adoucissait singulièrement ses souffrances et les ennuis de sa longue absence. Souvent, pendant la semaine, étant de loisir, il allait entendre la messe, et prenait plaisir à s'y trouver entouré d'ouvriers, de petits artisans, de marchandes à la criée, de gens pauvres en haillons , qui en France ne vont pas à l'église, et qui hanteraient chez nous les cabarets et les guinguettes; en un mot, hélas! de tout ce qui répugne à notre délicatesse, mais enfin de ces pauvres que le Sauveur aimait. Une conférence de Saint- Vincentde-Paul active, intelligente, s'était établie au sein de l'université, et les jeunes gens qui la composaient lui faisaient goûter les douces joies de la fraternité.
Il avait trouvé pour sa conscience un prêtre plein de charité et de lumières. Dans son intérieur la divine Providence lui prodiguait la tendresse ingénieuse, patiente, infatigable de celle qui partageait sa triste destinée, qui l'entourait des soins les plus délicats et prévenait tous ses désirs. Puis, sa petite Marie, toujours joyeuse, l'égayait par son babil italien improvisé. Tous ces secours que le Ciel lui envoyait sous toutes les formes au milieu de ses épreuves, lui faisaient dire spirituellement dans l'une de ses lettres : « Si Notre- Seigneur me fait part de sa croix, il m'en donne, comme à Kome, une parcelle bien légère, et encadrée dans un beau reliquaire, je veux dire dans des consolations et des adoucissements infinis 4. »
i Lettres , t, II , p. 515, 2« édit.
Les médecins n'avaient pas laissé ignorer à Ozanam qu'il s'agissait d'une maladie longue et difficile à vaincre ; mais comme il n'avait pas de fièvre et qu'il gardait le sommeil et l'appétit, il croyait pouvoir songer à son retour pour la fin d'avril, et à son cours pour le 1 5 mai. Il savait que son mal était grave, qu'il lui faudrait beaucoup de temps pour guérir ; mais les illusions dont il se berçait lui faisaient écrire à un ami, le 3 avril : « Du reste , mon exil approche de sa fin ; d'ici à quinze jours, quand nous serons à peu près sûrs du beau temps et d'une traversée calme, nous partirons pour Marseille par mer, et nous gagnerons ensuite Paris par les chemins de fer et les bateaux à vapeur. C'est un voyage facile et sans trop de secousses. Il me sera bien doux de revoir, après une si longue absence, mes frères et tous ceux qui m'aiment à Paris \ »
Depuis Pâques, en effet, il lui semblait commencer à revivre, et avec le rayon du soleil qui réveille les Heurs , se réveillaient aussi ses espérances ; c'est ce qui explique comment il croyait pouvoir former le projet de reprendre prochainement ses travaux.
Mais durant les trois dernières semaines du carême, après une rechute, il devint si souffrant, qu'il pensa sérieusement à se préparer aux derniers sacrifices. On peut dire qu'il s'y préparait constamment depuis qu'il était, malade, car son refrain continuel était : Volo quodvis, volo quomodovis, volo quandiu vis, volo quia vis; c'est-à-dire : Seigneur, je veux ce que vous voulez , je le veux comme vous le voulez ,
> Lettres, t. II, p. 527,2= édit.