CHAPITRE XXI
je le veux aussi longtemps que vous le voulez, je le veux parce que vous le voulez.
La maladie dont il était atteint le jetait dans des angoisses cruelles. De temps en temps un rayon d'espoir de guérison venait luire sur son front et relevait son courage, mais bientôt des rechutes, chaque fois plus graves, le plongeaient de nouveau dans une profonde tristesse. Jl savait vivre ainsi entre la vie et la mort, tour à tour reconnaissant et résigné.
C'est ainsi qu'au milieu de ses défaillances , il passa les longues heures de ce triste hiver de Pise à relire d'un bout à l'autre l'Ecriture sainte, qu'il avait étudiée toute sa vie; et sa pensée se reportant alors vers tous ceux qui languissaient comme lui , il annota les passages qui pourraient les consoler. On a rassemblé pieusement ces pages éparses, pour les publier sous ce nom : le Livre des malades , lectures tirées' de l'Ecriture sainte. Jeune , brûlant d'ardeur d'employer au service de la vérité et au salut des âmes les talents éminents qu'il avait reçus de Dieu , il se voyait frappé à mort , et malgré le déchirement de son âme, malgré l'épuisement de ses forces , le murmure n'effleurait jamais ses lèvres ; elles ne s'ouvraient que pour bénir et prier. Il épanchait, en effet, son immense tristesse devant le Seigneur, dans des prières sublimes et si dignes d'un saint, que nous regardons comme un devoir de les faire connaître ' :
« J'ai dit au milieu de mes jours : J'irai aux portes de la mort.
1 Ampère , Biographie d'Ozanam.
« J'ai cherché le reste de mes années. J'ai dit : Je ne verrai plus le Seigneur mon Dieu sur la terre des vivants.
« Ma vie est emportée loin de moi , comme on replie latente des pasteurs.
« Le fil que j'ourdissais encore est coupé comme sous les ciseaux du tisserand ; entre le matin et le soir, vous m'avez conduit à ma fin.
« Mes yeux se sont fatigués à force de s'élever au ciel.
« Seigneur, je souffre violence; répondez-moi: mais que dirai-je? que me répondra Celui qui fait mes douleurs?
« Je repasserai devant vous toutes mes années dans l'amertume de mon cœur.
<( C'est le commencement du cantique d'Ézéchias : je ne sais si Dieu permettra que je puisse m'en appliquer la fin. Je sais que j'accomplis aujourd'hui ma quarantième année, plus que la moitié du chemin de la vie. Je sais que j'ai une femme jeune et bien aimée, une charmante enfant, d'excellents frères, une seconde mère, beaucoup, d'amis, une carrière honorable, des travaux conduits précisément au point où ils pourraient servir de fondements à un ouvrage longtemps rêvé. Voilà cependant que je suis pris d'un mal grave, opiniâtre et d'autant plus dangereux qu'il cache probablement un épuisement complet. Faut-il donc quitter tous ces biens que vous-même, mon Dieu, vous m'aviez donnés? Ne voulez-vous pas, Seigneur, vous contenter d'une partie du sacrifice? Laquelle faut-il que je vous immole de mes affections déréglées? N'acceptezvous point l'holocauste de mon amour-propre littéraire,