‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 262 sur 313 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

de mes ambitions académiques, de mes projets même d'étude où se mêlait peut-être plus d'orgueil que de zèle pour la vérité? Si je vendais la moitié de mes livres pour en donner le prix aux pauvres, et, me bornant à remplir les devoirs de mon emploi, je consacrais le reste de ma vie à visiter les indigents , à instruire les apprentis et les soldats , Seigneur, seriez-vous satisfait , et me laisseriez -vous la douceur de vieillir auprès de ma femme, et d'achever l'éducation de mon enfant? Peut-être, mon Dieu, ne le voulez -vous point? Vous n'acceptez pas ces offrandes intéressées : vous rejetez mes holocaustes et mes sacrifices. C'est moi que vous demandez. Il est écrit, au commencement du livre, que je dois faire votre volonté, et j'ai dit : « Je viens, Sei- « gneur. »

« Je viens si vous m'appelez , et je n'ai pas le droit de me plaindre. Vous m'avez donné quarante ans de vie. Que les miens ne se scandalisent pas, si vous ne voulez pas faire aujourd'hui un miracle pour me guérir! A l'entrée de ma carrière, quand j'étais arrêté tout à coup par une maladie de la gorge, ne m'avez-vous pas rendu la santé? ne m'avez-vous pas donné la joie de pouvoir publier ce que je croyais la vérité? Enfin, il y a cinq ans, ne m'avez-vous pas ramené de bien loin, et ne m'avez-vous pas accordé ce délai pour faire pénitence de mes péchés et pour devenir meilleur? Ah! toutes les prières qu'alors on vous adressa pour moi furent écoutées. Pourquoi celles qu'on vous fait aujourd'hui, et en bien plus grand nombre , seraient-elles perdues ? Mais peut-être, Seigneur, vous les exaucerez d'une autre manière , vous me donnerez le courage , la résignation ,

la paix de l'âme et ces consolations inexprimables qui accompagnent votre présence réelle. Vous me ferez trouver dans la maladie une source de mérites et de bénédictions, et ces bénédictions vous les ferez retomber sur ma femme, mon enfant, sur tous les miens, à qui mes travaux auraient peut-être moins servi que mes souffrances.

« Si je repasse devant vous mes années avec amertume, c'est à cause des péchés dont je les ai souillées. Mais quand je considère les grâces dont vous les avez enrichies, je repasse devant vous, Seigneur, mes années avec reconnaissance.

« Quand vous m'enchaîneriez sur un lit pour les jours qui me restent à vivre, ils ne suffiraient pas à vous remercier des jours que j'ai vécu. Ah ! si ces pages sont les dernières que j'écris, qu'elles soient un hymne à votre bonté 1

« Vous m'avez fait avant ma naissance le plus grand de vos dons en formant vous-même le cœur de ma mère. Il vous a plu de façonner vous-même cette sainte femme, afin qu'elle me portât dans ses. flancs : j'ai appris sur ses genoux votre crainte, et dans ses regards votre amour. Vous avez aussi conservé à travers des temps bien mauvais l'âme chrétienne de mon père. En passant par les révolutions , par les camps , par les adversités, il avait gardé la foi, un noble caractère, un grand sentiment de justice, une infatigable charité pour les pauvres. Je dois ici à mon pauvre père un témoignage... Quand j'eus le malheur de revoir ses comptes, pour le règlement de sa succession, je trouvai que le tiers de ses visites étaient faites sans espé-

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rance de payement pour des indigents reconnus comme tels. Ajoutez qu'il aimait les sciences, les arts, le travail, qu'il nous inspirait le goût du grand et du beau. En quittant les hussards, il avait lu d'un bout à l'autre la Bible de dom Calmet, et il savait le latin comme- nous autres professeurs nous ne le savons plus.

« Voilà , mon Dieu , le premier de vos bienfaits , c'est de m'avoir donné de tels parents. Vous avez fait plus encore, en leur donnant le secret de bien élever leurs fils. Au milieu de ses fatigues, put-on jamais accuser mon père de négliger nos études? Notre mère manquât-elle de patience, de douceur et cependant de fermeté? Elle tenait toujours le frein, et pourtant nous ne sentions jamais sa main peser sur nous. Elle nous gouvernait par la confiance , par l'honneur, par le sentiment du devoir. Aurais-je osé lire la page qu'elle me défendait dans un livre, tout en me le laissant sur ma parole?

« Pendant mon séjour de Paris, elle ne me perdit pas de vue ; elle sut par de bons renseignements tout ce que je faisais : mais je ne m'en doutais jamais, je me croyais libre, et je ne m'en trouvais que plus lié. Si un jour ma fille élève des fils , je lui recommande cette conduite : c'est ainsi qu'on inspire des sentiments généreux, qu'on donne des ailes à l'àme, et qu'on l'habitue à se porter au bien par un essor dont elle est fière, au lieu de l'y enchaîner par des liens d'une surveillance , d'une servitude humiliante qu'elle a hâte de secouer.

« Vous, qui après moi prierez pour moi, continuez aussi de prier pour mon père et pour ma mère. Vous leur devez les bonnes traditions de la maison. La béné-

diction du Seigneur est sur les familles où l'on se souvient des aïeux d . »

Le même jour il écrivait son testament pendant une absence momentanée de sa femme , à laquelle il voulait épargner ce nouveau sujet de tristesse. Nous en donnerons un extrait à la fin du chapitre suivant.

1 Lettres, t. II, p. 532.

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