‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 264 sur 313 · PRIÈRE · texte numérisé non relu

PRIÈRE

San-Jacopo, 15 mai 1853.

« Nous ne sommes pas assez reconnaissants des petits bienfaits de Dieu. Nous le remercions de nous avoir créés, rachetés et faits chrétiens, de nous avoir donné de bons parents, une femme et une enfant bien-aimées, de s'être donné tant de fois lui-même au Sacrement de l'autel. Mais après ces grâces puissantes qui soutiennent, pour ainsi dire, la trame de la vie, combien de grâces plus délicates en forment le tissu! C'est le bon camarade que je rencontrai la première année de collège, et qui m'édifia au lieu de me pervertir. C'est, quand j'arrivai à Paris, le paternel accueil de M. Ampère, et ce conseil de M. de Chateaubriand de ne pas mettre les pieds au théâtre. C'est bien moins que cela: une inspiration qui me pousse à voir mes pauvres un jour de mauvaise humeur, et qui me fait descendre de chez eux tout humilié de mes misères d'imagination , devant les effroyables réalités de leurs maux. C'est souvent une circonstance de néant, une importunité, ce semble, une visite à recevoir que je maudis, et elle me donne plus tard l'occasion de faire le bien.

« A l'heure qu'il est , le grand bienfait de Dieu serait de me guérir d'un seul coup, ainsi que le demandent pour moi mes proches, mes amis et tant de saintes âmes. Mais jusqu'à ce jour, Seigneur, vous ne l'avez pas voulu. Je ne compterai cependant pas parmi les

petites faveurs les tendres soins dont, vous me faites entourer, ni les consolations religieuses qui viennent de vous avec une douceur inexprimable d. »

A peine Ozanam avait-il reconquis quelques forces et une demi-convalescence, qu'il se croyait presque guéri, prenant ses espérances pour une réalité ; alors tout son courage, toute son ardeur lui revenaient ; il se préoccupait de ses travaux passés ou futurs. Ses Poètes franciscains, publiés l'année précédente , avaient obtenu en Italie un très grand succès. Le célèbre cardinal Mai, qui avait beaucoup goûté la vie de Giacopone , avait fait faire à l'auteur les plus aimables compliments ; et voici encore ce que Frédéric écrivait, au sujet du même ouvrage, à son ami Ampère : « On accuse les religieux d'intriguer un peu ; les miens viennent de me faire entrer à l'académie de la Crusca avec toutes sortes d'honneurs , et une gracieuse lettre où on veut bien me dire que je succède à M. Fauriel. En même temps, un père Frediani, lui aussi franciscain et poète fort goûté à Florence , va publier une traduction du petit volume. Enfin, du fond de sa cellule d'Ara Cœli , le général de l'ordre m'adresse des remerciements avec un diplôme qui n'est pas pour moi le moins touchant de mes titres. 11 me met au nombre des bienfaiteurs de la famille franciscaine , et m'associe aux mérites des frères mineurs, qui travaillent et prient par tout le monde.

« Me voilà donc affilié, comme notre ami Dante, à cet ordre , dont il prit l'habit en mourant et qui protège ses restes. »

1 Lettres, t. II, p. 544.

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