CHAPITRE XXIII
conférences n'existent point, ou bien ils iront réchauffer les conférences plus anciennes de Florence, de Gênes ou de Milan, de Rome; et de toutes leurs bonnes actions , une part viendra s'ajouter à la couronne que Dieu prépare au P. Pendola, mais qu'il donnera, j'espère, le plus tard possible '. »
Ce ne fut pas assurément sans intention qu'Ozanam écrivit cette lettre le jour même de la fête de son saint patron. Presque aussitôt après le P. Pendola lui répondit : « Mon cher ami, j'ai fondé deux conférences, l'une dans mon collège, l'autre dans la ville, le jour même de la fête de saint Vincent de Paul. »
Frédéric n'en demandait qu'une ; la Providence , toujours magnifique dans ses dons, lui en accordait deux !
Ce fut le dernier effort de son zèle ; mais la joie qu'il éprouva de cet admirable succès ne put pas contrebalancer les effets désastreux produits par les fatigues de ce dernier voyage, et par les graves émotions qui l'avaient accompagné. Le séjour du village del'Antignano était délicieux, la température y était douce, le paysage des plus pittoresques. Ozanam allait tous les jours s'asseoir sur les rochers au bord de la mer, et respirer cet air vivifiant qui lui avait si souvent rendu ses forces. Il était entouré de tout ce qui pouvait charmer un cœur aussi sensible, aussi tendre que le sien : sa femme ne le quittait pas d'un instant, avec un tact merveilleux elle devinait tous ses désirs pour les satisfaire ; sa fille , tout en se livrant à ses innocents
i Lettres, t. 'il, p. 558, 2* édit.
ébats, venait de temps à autre .solliciter une caresse. Les deux frères Bevilacqua, dont nous avons parlé plus haut , venaient presque tous les jours lui offrir le précieux tribut d'affection fraternelle que lui avait vouée la conférence de Livourne. Ni leurs occupations nombreuses, ni les ardeurs du soleil, ni l'heure avancée de la nuit ne pouvaient ralentir leur incomparable dévouement, et pourtant c'était presque toujours à pied qu'ils parcouraient cette longue route de Livourne à l'Àntignano. L'espoir de procurer quelque adoucissement aux souffrances de leur bien-aimé confrère leur donnait des ailes. Ils lui rapportaient des médicaments, souvent même quelques friandises pour le réjouir et réveiller son appétit; au besoin, ils veillaient la nuit. On ne saurait dire toutes les inventions, toutes les délicatesses de leur zèle pour soulager ce cher malade, et pour consoler celle qui partageait ses tristesses. L'excellente famille de ces deux admirables jeunes gens s'associa ellemême à toutes leurs attentions, et ne cessa de témoigner le plus touchant intérêt à nos pauvres affligés pendant tout leur séjour. Hélas! malgré tous les soins, toutes les prévenances de l'amitié et de la plus tendre affection, malgré les conditions hygiéniques les mieux combinées, la maladie faisait des progrès alarmants. L'enflure des jambes augmentait, les forces diminuaient; Ozanam ne pouvait plus marcher qu'en s'appuyant sur une canne, et à l'aide d'un bras qu'il refusait souvent, comme l'indice d'une aggravation de son triste état. Il parlait peu ; une mélancolie profonde était peinte sur ses traits. Le mal résistait à toute la science des médecins les plus distingués de Livourne ; il n'y
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avait plus d'illusion possible. Dès le commencement du mois d'août , nous recevions les nouvelles les plus inquiétantes sur la santé de Frédéric. Notre frère le docteur partit aussitôt et vola au secours du pauvre malade. Arrivé à Livourne, il s'entendit avec les médecins qui lui donnaient leurs soins; il lui consacra, avec le plus tendre dévouement, toutes les ressources de son art et de son cœur, jusqu'à son dernier soupir.
La grande solennité de l'A ssomption approchait; c'était tout à la fois la fête de sa mère selon la grâce, et celle de cette mère chérie pour laquelle il avait toujours montré un véritable culte. Quoique sa faiblesse extrême ne lui permît plus d'avancer au delà du petit jardin qui s'étendait devant ta maison , il voulut aller à l'église célébrer le triomphe de Marie, et préluder ainsi, sans s'en douter, à celui que le ciel allait lui accorder bientôt. Il refusa le secours d'une voiture : « C'est ma dernière promenade en ce monde, dit il , qu'elle soit du moins pour aller à la maison de Dieu. » Et soutenu par le bras de celle qu'il appelait ajuste titre son ange gardien, il se rendit lentement à la paroisse, à travers la foule qui se découvrait par respect à son passage. Le vieux curé de l'Antignano, qui était mourant lui-même, apprenant qu'Ozanam désirait recevoir la sainte communion avant la messe, quitta son lit de douleur pour la lui donner, ne voulant céder à aucun autre ce qu'il regardait comme un honneur auquel seul il avait droit. C'est ainsi qu'au milieu des ileurset d'un nombreux luminaire, qui faisaient briller dans cette pauvre église comme un rayon du ciel , notre cher malade, avec l'aide de sa jeune femme,
Si
s'avança près de l'autel et reçut avec elle le pain divin , qui devait être sa force dans les dernières luttes de sa vie, et soutenir le courage de celle qui allait bientôt le pleurer. Ce fut la dernière fois que le vieux prêtre offrit le saint sacrifice, ce fut la dernière aussi que notre bien-aimé frère put y assister.
Quant à nous, les exigences de notre ministère ne nous permirent pas de nous mettre en route avant le 15 août. A l'Antignano, on était loin de nous attendre, d'autant que nous n'avions prévenu personne de notre arrivée. Nous voulions ménager cette agréable surprise à notre cher Frédéric, qui, en nous embrassant, reprit un peu de vie et de gaieté.
Pendant le peu de jours que nous passâmes ensemble , nous le suivions à la promenade qu'il faisait en voiture au bord de la mer. Là, il mettait pied à terre , et faisait difficilement quelques pas jusqu'à un petit promontoire où se trouvait un siège qu'on lui avait préparé. Alors il entrait dans une sorte de contemplation, comme sainte Monique et saint Augustin à Ostie, puis, fixant ses regards sur le vaste horizon de la Méditerranée, il réfléchissait sans doute comme eux sur l'immensité de Dieu et sur le bonheur infini qu'il promet à ses élus.
Une nuit, l'un de ses frères le veillait et l'aperçut dans l'ombre versant des larmes : «. Pourquoi es-tu si triste? lui demanda-t-il en l'embrassant; ne vois-tu pas tes frères auprès de toi? bientôt nous retournerons en France. » Mais lui, d'une voix pleine de pleurs, répondit : « Ah ! cher frère ,• quand je songe à la passion de Notre-Seigneur, quand je songe que ce sont nos pé-