CHAPITRE XXIII
« Nous pouvons nous dire aussi , pour distraire notre douleur, qu'il a été heureux dans cette vie passagère ; qu'il y avait, dans cette destinée sitôt brisée , quelques-unes des joies les plus pures qu'il soit donné à l'homme d'espérer: une éducation saine et généreuse, un cœur formé à tout ce qu'il y a de grand et de bon , des amitiés fidèles, les douces affections de la famille, les nobles triomphes de la pensée et de la parole , peutêtre un jour la gloire. Mais ce n'est pas ici , c'est plus haut qu'il avait placé son espoir et qu'il trouvera sa récompense 1. »
À Lyon , on avait réclamé avec instance la dépouille mortelle d'un concitoyen dont les brillants débuts avaient honoré cette ville. Mais Paris avait été le principal théâtre de ses éclatants succès et de son admirable enseignement ; Paris était le berceau de sa chère société de Saint- Vincent- de-Paul, et le témoin de sa charité sans bornes pour les malheureux ; enfin c'était à Paris qu'étaient fixés ses frères, et surtout celle qui, après avoir partagé ses joies et ses tristesses, l'avait entouré des soins les plus dévoués jusqu'à ses derniers moments : Paris l'obtint.
Personne ne pensait encore à l'établissement de l'université catholique de Paris, mais la Providence a permis qu'Ozanam reposât sous les pieds de cette jeunesse qu'il évangélisa pendant sa vie, et à laquelle il parlera encore du fond de sa tombe. Ne dirait-on pas que ce grain jeté dans une terre dont on ignorait alors la future fécondité, est devenu en quelque sorte le germe de ce
1 Ce discours a paru dans le Journal de l'Instruction publique.
bel arbre qui porte déjà de si heureux fruits , et qui nous promet une génération si solidement chrétienne '?
1 Ce que nous venons de dire nous paraît d'autant plus opportun , que dès 1835 Ozanam écrivait les lignes suivantes à l'un de ses amis : « Voici bientôt cinq ans que la pensée de la fondation d'une société dont le but serait de glorifier la religion par les arts, et de régénérer les arts par la religion, s'est emparée de moi et ne m'a point quitté. La puissance d'association est grande, car c'est une puissance d'amour. Au siècle passé, une réunion d'hommes jura d'écraser Y infâme, et ils conduisirent le christianisme jusqu'aux portes du tombeau : jusqu'aux portes seulement, car depuis que Notre-Seigneur est sorti du sépulcre, il n'y peut plus rentrer. En même temps ils avilirent la philosophie, l'éloquence , la poésie et tous les arts , car ils leur mirent de la boue dans les mains pour la faire jeter sur le christianisme, et leurs mains ont gardé trace de cette souillure. Il me paraît qu'à notre époque une alliance d'hommes chrétiens pourrait travailler avec succès à la réhabilitation de toutes ces choses saintes déshonorées. Ce but serait rempli par la fondation d'une société qui embrasserait dans un triple cadre: les artistes, et dans ce nombre je comprends tous ceux qui aiment les arts; les gens de lettres, et sous ce titre je réunis tous ceux qui par goût ou par état s'occupent d'études religieuses. philosophiques, historiques, littéraires, et les savants; et je rassemble dans cette catégorie tous ceux qui se livrent à l'investigation delà nature. Une société pareille aurait pour but général de développer l'intelligence humaine sous les auspices et pour la gloire du christianisme, et pour buts spéciaux : 1° de réunir tous les croyants qui s'occupent d'arts, de lettres, de sciences dans une encourageante fraternité; 2° de procurer par des fondations de prix ou par d'autres moyensJa composition d'un grand nombre d'ouvrages beaux et religieux; 3° soutenir les jeunes artistes, littérateurs et savante en leur fournissant les moyens de cultiver les talents que Dieu leur a départis , et de les empêcher ainsi de se précipiter dans de fausses routes ; 4° assister ceux qui tombent dans la misère ou l'affliction . afin qu'on ne voie plus des Camoëns, des Gilbert mourir à l'hôpital; afin de sauver du suicide quelque nouveau Chatterton ou quelque nouveau Léopold Robert; 5° exercer un prosélytisme actif sur toutes les âmes qui se présentent jeunes et bonnes dans la carrière , et d'attirer ainsi sous l'étendard catholique l'élite intellectuelle; 6° enfin, quand une législation plus large le permettra , établir des collèges, «les académies, des
universités catholiques. Mais, quelque beaux que ces rêves aient été. je n'ai jamais eu la prétention de les réaliser moi-même, et j'ai toujours espéré que Dieu se chargerait de faire l'œuvre, pourvu qu'on y aidât. » (Lettres, p. 191, 2« édit.J