‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 279 sur 313 · chapitre xxiv · texte numérisé non relu

chapitre xxiv

sionomie assez étrange; mais on ne pouvait rester longtemps indifférent à cette expression de douceur et de bonté, transmise du cœur à travers un masque un peu lourd, mais qui n'était disgracieux qu'à première vue. Que la vraie bonté est belle, et que cette beauté est rare! Joignez à cela un sourire d'une très spirituelle finesse, et à certains moments un épanouissement d'intelligence sur cette physionomie transformée, comme si elle se fût ouverte pour laisser passer un rayon de l'âme; ajoutez enfin, comme dernier trait, l'habitude de souffrir, visiblement empreinte sur ce visage maladif, mais en même temps l'habitude de souffrir avec calme, marquée dans cette expression singulière de sérénité douloureuse, qui devint chez lui dominante dans les deux dernières années de sa vie ; on conviendra qu'à ce prix, l'irrégularité des traits importe peu, et que le plus difficile des hommes se résignerait à être laid de cette charmante manière. D'ailleurs, Ozanam était à mille lieues de penser à tout cela, et je gagerais bien qu'il n'a pas perdu une minute de sa vie laborieuse à se demander si sa laideur avait du charme ou n'en avait pas. C'était de tous les hommes le plus étranger et le plus indifférent à ces sortes de choses , et il avait bien raison de ne pas s'en soucier.

« Comme il y avait de la gêne dans son maintien, il y avait aussi de l'embarras, et presque de la gaucherie dans ses premières paroles. Son élocution, au début, semblait souffrir d'une sorte de timidité physique; elle était difficile, lente, et ne se dégageait qu'avec peine d'une certaine obscurité. Elle n'osait s'enhardir que peu à peu, sous la pression de cette dialectique inté-

rieure de la pensée que l'obstacle provoque ou que la sympathie échauffe. Les premiers moments étaient toujours à l'incertitude et au trouble , aussi bien dans une conversation privée , en tête à tête avec un écolier, que dans un entretien écouté , au milieu d'un salon ; dans la chaire modeste du collège comme dans cette chaire de la Sorbonne, qui, de temps à autre, n'était pas sans avoir quelque air de tribune.

« Mais cette mauvaise honte cédait bientôt, non pas tant au légitime sentiment d'une supériorité qui se rend justice à elle-même, qu'au vaillant effort d'une volonté pour laquelle c'était un devoir de produire les idées avec toute la force et la chaleur qu'on doit mettre au service de la vérité; son talent était encore de la conscience. Ces singulières timidités d'une pensée qui s'effrayait d'elle-même, se marquaient visiblement dans son écriture tourmentée, inégale, surchargée de ratures. Une lettre, des notes éparses , une page destinée à la publicité , tout ce qui sortait de sa plume portait l'empreinte d'un labeur difficile, d'un goût inquiet, toujours mécontent de son œuvre, et d'une certaine indécision, hésitant entre les formes diverses et les nuances d'une idée. Il y avait de tout cela dans Ozanam quand il était de sang-froid. Mais le travail de l'idée produisait l'enthousiasme, et tous ces embarras disparaissaient : la parole et le style devenaient tout d'un coup vifs, impétueux; en un instant tout changeait de face, l'homme trop défiant de lui-même disparaissait dans l'orateur, ou dans l'écrivain sûr de la vérité. »

Malgré une constitution frêle, assez délicate et su-

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