chapitre xxiv
avait une décision à prendre , ce qui lui coûtait infiniment, on était certain qu'il se déterminerait toujours pour le parti le plus rigoureux, estimant, à tort , qu'il était le plus sûr.
Frédéric avait hérité de l'esprit patriarcal que nous avaient inspiré nos excellents parents : il aimait avant tout la vie de famille. Nous avons cité plus haut (page 514) ses propres paroles sur la haute estime, la profonde reconnaissance et le tendre amour qu'il avait pour son père et sa mère ; c'était même pour celle-ci une sorte de culte religieux. On retrouve sans cesse dans sa correspondance des expressions qui démontrent à quel degré il portait la piété filiale. On en jugera par le passage suivant d'une lettre écrite à l'un de ses cousins qui venait de perdre sa mère :
« Sans doute, rien n'est plus déchirant que cette longue absence , rien n'est plus sombre que cette solitude croissante et ce vide que la mort fait autour de nous , et dans le premier moment toute pensée de consolation semble impossible , injurieuse même pour notre tristesse. J'ai connu cet état; mais il a peu duré. Bientôt d'autres moments sont venus où j'ai commencé à pressentir que je n'étais point seul, où quelque chose d'une douceur infinie s'est passé au fond de moi ; c'était comme une assurance qu'on ne m'avait point quitté, c'était comme un voisinage bienfaisant, quoique invisible; c'était comme si une âme chérie, en passant, m'eût caressé de ses ailes. Et de même qu'autrefois je connaissais les pas, la voix, le souffle de ma mère; ainsi quand un souffle réchauffant ranimait mes forces , qu'une idée' vertueuse se faisait entendre à mon esprit,
qu'une salutaire impression ébranlait ma volonté, je ne pouvais m'empêcher de croire que c'était toujours elle.
« Maintenant, après deux années, après le temps qui peut dissiper les premiers égarements d'une imagination ébranlée, j'éprouve toujours ceci. Il y a des instants de tressaillement subit, comme si elle était là, à mes côtés; il y a surtout, lorsque j'en ai le plus besoin, des heures de maternel et filial entretien, et alors je pleure peut-être plus que dans les premiers mois, mais il se mêle à cette mélancolie une ineffable paix ; quand je suis bon, quand j'ai fait quelque chose pour les pauvres, qu'elle a tant aimés; quand je suis en repos avec Dieu, qu'elle a si bien servi, je vois qu'elle me sourit de loin. Quelquefois, si je prie, je crois écouter sa prière qui accompagne la mienne, comme nous faisions ensemble le soir au pied du crucifix. Enfin souvent, je ne le dirais à personne, mais à toi je puis le dire, lorsque j'ai le bonheur de communier, lorsque le Sauveur vient me visiter, il me semble qu'elle le suit dans mon misérable cœur, comme tant de fois elle le suivit , porté en viatique dans d'indigentes maisons. Et alors j'ai une ferme croyance de la présence réelle de ma mère auprès de moi '. »
Ce fut à l'admiration des vertus de sa mère, aux exemples édifiants de sa sœur, et surtout à sa grande dévotion envers la sainte Vierge , qu'il dut , comme il l'affirme lui-même , le respect et l'estime qu'il ne cessa de professer toute sa vie pour les femmes, au point qu'il
i Lettres, t. II, p. 13, 2« édit.