CHAPITRE XXIV
puis songer à cette âme impérissable dont j'aurai à rendre compte, sans que je me sente plus pénétré de mes devoirs. Comment pourrai-jelui donner des leçons, si je ne les pratique? Dieu pouvait-il prendre un moyen plus aimable de m'instruire, de me corriger, et de me mettre dans le chemin du ciel l. »
(( Je ne sais rien de plus doux sur la terre que de trouver, en rentrant chez moi, ma femme bien-aimée avec ma chère enfant dans ses bras. Je fais alors la troisième figure du groupe, et je demeurerais volontiers des heures entières dans l'admiration si, tôt ou tard, des cris ne venaient me rappeler que la pauvre nature humaine est bien fragile , que sur cette petite tète bien des périls sont suspendus, et que toutes les joies de la paternité ne sont données que pour en adoucir les devoirs 2. »
L'amitié ne fut pas pour Ozanam le sentiment éphémère d'une jeunesse enthousiaste. Ni les années, ni le mariage, ni la célébrité n'affaiblirent en lui la vive affection qu'il avait vouée à un certain nombre d'hommes distingués par leur science, par l'élévation de leurs sentiments, et surtout par leurs vertus. Il conserva toujours un sincère attachement même pour ses amis d'enfance. Rien peut-être n'est plus touchant dans ses lettres que d'y voir son cœur s'ouvrir et déborder, sans s'épuiser jamais, pour témoigner à ceux qu'il aimait combien leur souvenir lui était précieux, et ce souvenir l'accompagnait dans ses prières , surtout à la sainte communion. Les jeunes gens étaient admis volontiers au par-
1 Lettres, t.. II, p. 86, lr« édit.
i Lettres, t. II, p. 89.
tage de cette riche affection , et tous diront que cel accueil leur fit beaucoup de bien. Il suffirait, pour montrer combien il était aimé, apprécié, de rappeler ici le nombre étonnant de biographies dans lesquelles chacun s'efforça de célébrer son savoir, sa bienveillance et ses vertus , sans que jamais aucune voix discordante se soit élevée pour troubler cet admirable concert. L'amour, en effet, appelle l'amour. Ce qu'il y a surtout de remarquable, c'est que vivant au milieu de collègues qui ne partageaient pas tous, au moins au même degré, sa foi ni ses sentiments religieux, et aune époque agitée par les questions les plus brûlantes, il sut néanmoins, pendant douze ans, se concilier leur estime et leur amitié la plus cordiale.
La tolérance fut l'un des principaux caractères qui distinguèrent et honorèrent la vie d'Ozanam. Elle était une effusion de son ardente charité. Toutefois, lorsqu'il s'agissait du dogme ou des droits de l'Église, on le trouvait comme un mur d'airain. Jamais il ne fit sur ce sujet l'ombre d'une concession; jamais il ne dissimula ni ne chercha à atténuer un seul article de la foi Frédéric partagea les idées libérales qui avaient cours à cette époque parmi les chrétiens les plus fervents ; mais il ne dépassa jamais les bornes d'une sage modération. Il marcha sur les traces des hommes les plus distingués par leur science et leur fidèle attachement à la sainte Église, tels que M&r Maret, M& Gerbet , l'abbé Combalot, le P. Lacordaire, etc. Son respect profond pour les décisions du saint-siège avait fait de lui le fils le plus soumis à la voix du Père commun de la chrétienté. Ozanam, en effet, proclamait. « que l'or-