CHAPITRE XXIV 5t
ancienne aisance, qu'il avait cirvie de la leur rendre pour leurs étrennes du premier de l'an. Sa femme l'en dissuada par d'excellentes raisons, et il s'y rendit. Le soir venu, au retour des visites officielles, Ozanam était triste ; il jeta un regard douloureux sur les jouets entassés aux pieds de sa lille, et ne voulut pas toucher aux bonbons qu'elle lui présentait. Il était aisé de comprendre qu'il regrettait la bonne œuvre manquée le matin. Sa femme alors l'ayant engagé à suivre sa première pensée, il partit aussitôt pour racheter le meuble, et, après l'avoir accompagné jusque chez ces pauvres gens, il rentra tout heureux '. »
Toutes les occasions qu'il avait de soulager le malheur étaient pour lui de véritables bonnes fortunes. Sa charité toutefois n'était pas aveugle, elle était large et éclairée; en voici une preuve : il ne voulait pas qu'on s'inquiétât de la foi du pauvre avant d'avoir porté secours à sa misère, et sur ce point il n'entendait pas contradiction. Un jeune pasteur protestant avait eu la généreuse pensée de confier à une société catholique une somme d'argent pour la distribuer aux pauvres, il l'avait recueillie parmi ceux de sa religion. Ozanam l'accepte avec reconnaissance , l'apporte à la conférence et raconte, tout joyeux, de quelle main il l'a reçue. Mais l'un des membres de la réunion, homme positif, après avoir fait en peu de mots l'éloge de la tolérance en matière de religion , conseilla de consacrer ce secours extraordinaire d'abord aux pauvres catholiques , puis de donner seulement le surplus aux dissidents. Il est vrai
1 Biographie d' Ozanam , par le P. Lacordaire.
qu'il n'ajouta pas, « s'il en reste. » Pendant qu'il parlait, on pouvait surprendre sur le visage d'Ozanam l'élonnement et l'émotion qui l'agitaient; on devinait, au frémissement de la main dont il relevait ses longs cheveux , que son cœur ne serait bientôt plus maître de contenir son impatience : « Messieurs, s'écrie-t-il tout à coup, si cet avis a le malheur de prévaloir, s'il n'est pas bien entendu que nous secourons les pauvres, sans distinction de culte, je vais de ce pas reporter aux protestants les secours qu'ils m'ont remis ; je leur dirai : Reprenez-les, nous n'étions pas dignes de votre confiance. » Il ne fut pas nécessaire d'aller aux voix. L'apôtre saint Paul n'a-t-il pas dit : « Parmi vous il n'y a ni Juifs, ni Grecs, ni esclaves, ni hommes libres, vous êtes tous un en Jésus-Christ (Galat. ni, 28). »
En 1847, il y eut en Irlande une horrible famine; elle avait commencé pendant les deux années précédentes, mais en 184? l'état de ce malheureux pays surpassait tout ce que l'imagination peut concevoir de plus effrayant. Ozanam fut chargé de plaider la cause de ce pauvre peuple devant une assemblée générale de la société de Saint-Vincent-de-Paul. Il le fît avec cette éloquence entraînante que lui inspirait son exquise sensibilité. Nous nous rappelons qu'en passant en revue tout ce dont on pourrait facilement se priver pour venir en aide à ces infortunés , il s'éleva avec énergie et une sorte d'indignation contre ces jeunes fashionables qui allaient fumer sur les boulevards pour deux ou trois francs de cigares par jour, tandis que les Irlandais, leurs frères, mouraient de faim.
Le conseil général de la Société, devant une si grande