CHAPITRE XXV
philosophes ses maîtres, ses rivaux et ses disciples. Dante continuait à la fois Platon dans tout ce que celuici a de nobles inspirations et d*élan vers l'infini, et Aristote, dont il adopte la méthode et les classifications; il réunit dans sa personne le dogmatisme de saint Thomas, le mysticisme de saint Bonaventure, la science naturelle d'Albert le Grand ; enfin , par l'indépendance et la sagesse de ses vues, il devance et prépare à la fois Bacon et Descartes en ce qu'ils ont de pratique, et Leibnitz en ce qu'il a d'universel.
« Dante avait-il bien vu, entrevu du moins tout cela? Ou bien déjeune philosophe prêtait-il à son héros l'étendue de connaissances et la largeur d'esprit qu'il avait lui-même.
« Quoi qu'il en soit, il avait tracé,' sans le savoir, le plan d'une philosophie catholique vraiment complète , telle que devait après lui la réaliser un de ses amis (le P. Gratry, de l'Oratoire de l'Immaculée- Conception i). »
L'esprit dans lequel cette étude a été faite ressort du passage suivant emprunté au livre même que nous essayons de faire connaître : « Dante peut être compté parmi les plus remarquables précurseurs du rationalisme moderne, pour avoir donné le premier aux sciences philosophiques une direction morale, politique, universelle. Toutefois il n'alla pas aux excès qui se sont vus de nos jours, il ne divinisa pas l'humanité en la représentant suffisante à soi-même , sans autre lumière que sa raison , sans autre règle que son
1 Éloge de F. Ozanam, par M. Poulin, p. 13.
vouloir. Il ne renferma pas non plus dans le cercle vicieux de ses destinées terrestres , comme le font ceux pour qui tous les événements historiques ne sont que les causes et les effets nécessaires d'autres événements passés ou futurs. Il ne plaça l'humanité ni si haut ni si bas. Il vit qu'elle n'est point tout entière dans ce monde, où elle passe en quelque sorte par essaims ; il alla tout d'abord la chercher au terme du voyage , où les innombrables pèlerins de la vie sont rassemblés pour toujours. On a dit que Bossuet , la verge, de Moïse à la main , chasse les générations au tombeau. On peut dire que Dante les y attend avec la balance du jugement dernier. Appuyé sur la vérité qu'elles durent croire , et sur la justice qu'elles durent servir, il pèse leurs œuvres au poids de l'éternité. Il leur montre à droite et à gauche la place que leur ont faite leurs crimes ou leurs vertus ; et la multitude à sa voix se divise et s'écoule par la porte des enfers ou par les chemins des cieux. Ainsi , avec la pensée des destinées éternelles , la moralité rentre dans l'histoire; l'humanité, humiliée sous la loi de la mort, se relève par la loi du devoir, et sî on lui refuse les honneurs d'une orgueilleuse apothéose, on lui sauve aussi l'opprobre d'un fatalisme brutal '. »
Une vie du Dante, par M. Fauriel, suggéra à son jeune suppléant, naguère son auditeur, l'idée de rattacher son cours à celui de son prédécesseur par un commentaire suivi et par une explication littérale de la Divine Comédie. Rien d'ailleurs ne souriait mieux à ses goûts et à son admiration constante pour le poète
i Dante et la philosophie catholique , t. VI , p. 32, des Œuvres complètes.