‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 299 sur 313 · CHAPITRE X\V · texte numérisé non relu

CHAPITRE X\V

il jette, au milieu de ces solitudes, comme autant de places fortes pour protéger ses conquêtes, des monastères et des écoles, où les sauvages enfants des forets de la Germanie viendront s'instruire et s'adoucir.

Après avoir montré comment les écoles achevèrent et perpétuèrent l'œuvre des missions, l'auteur répond victorieusement à ces Teutons du xixe siècle , qui se lamentent de ce que la mansuétude catholique leur ait gâté leurs farouches ancêtres. « On a vanté, dit Ozanam, la pureté de la race allemande, quand, vierge comme ses forêts, elle ne connaissait pas les vices de l'Europe civilisée. On n'a plus tari sur la supériorité de son génie, sur la haute moralité de ses lois, sur la profondeur philosophique de ses religions, qui pouvaient la conduire aux plus hautes destinées, si le christianisme et la civilisation latine n'avaient ruiné ses espérances. » Puis il détruit facilement ces illusions trop patriotiques et les réfute par cette comparaison qui fait ressortir à merveille la justesse du raisonnement : « Lorsqu'on s'enfonce dans les vallées des Vosges et du Jura, au cœur de ces âpres contrées où les vieilles mœurs germaniques se défendirent si longtemps, on est d'abord frappé de la sauvage majesté de ces lieux. Mais en y regardant de plus près, on trouve qu'une puissance plus grande que la nature, je veux dire le travail, la poursuit jusque dans ce sanctuaire, la subjugue et la met à son service, sans rien épargner de ce qui semblait créé pour la liberté et pour le repos. Quoi de plus calme que ces grands arbres qu'on croirait nés pour ne rien faire, comme les fils des anciens rois? Il faudra pourtant qu'ils descendent de leurs rochers, pour

aller servir le paysan qui leur fera porter le toit de sa maison , ou le navigateur qui en formera les flancs de ses vaissseaux. Quoi de plus libre que le torrent? Et cependant on est venu le chercher dans son lit; on l'emprisonne, on l'attache comme un esclave à la meule. Ne dites pas que ces usines déshonorent la sauvage beauté du désert : le bruit des marteaux et la fumée des forges apprennent que la création obéit à l'homme, et l'homme à Dieu. »

Au reste, voici comment Ozanam lui-même exprime et résume tout le travail de la civilisation chrétienne chez les Germains : « De toutes les fondations romaines on n'en voit point qui se fussent conservées, si le christianisme ne fût venu les purifier et y mettre son signe. Les défrichements commencés par les colons militaires étaient perdus sans les colonies monastiques qui en héritèrent et qui les poussèrent plus loin. Les villes restèrent debout, mais parce qu'elles eurent des saints, comme saint Aignan, saint Loup, saint Séverin, pour relever le courage des habitants et fléchir la colère des barbares. Les institutions municipales ne périrent pas. mais parce qu'au milieu de leur décadence elles furent protégées par un pouvoir nouveau, celui de l'évêque, devenu le défenseur de la cité. La monarchie impériale recommença avec Charlemagne ; mais les peuples qui avaient droit dé se défier d'un pouvoir si dangereux, voulurent que cette monarchie régénérée s'appelât le saint-empire. Ils voulurent que l'empereur, au jour de son couronnement , fût ordonné diacre , c'est-à-dire serviteur des pauvres. On est moins surpris de l'autorité des lois romaines au moyen âge , quand on les trouve

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déclarées saintes et vénérables par les canons de l'Église. Enfin, pendant que les lettres s'éteignaient, à l'ombre des écoles dégénérées , l'éloquence se réfugiait dans la chaire évangélique, où elle retrouvait les grands intérêts et les grands auditoires qui l'inspirent. La poésie, cet art religieux et populaire, revivait dans les hymnes sacrés et dans les légendes. Ne dédaignons pas même ce latin d'église dont on ne remarque pas assez la naïveté et la grâce : ce fut pendant plusieurs siècles le seul langage possible de l'enseignement et des affaires. L'histoire n'a peut être pas de plus beau monument que celui où le christianisme intervient de la sorte entre le monde civilisé et la barbarie, afin d'achever un rapprochement préparé de loin, mais arrêté par des ressentiments terribles. L'Église, dont la mission est de réconcilier les ennemis, conclut cette pacification ; elle en dicta les termes, elle resta gardienne du pacte sur la foi duquel la société européenne se constitua. »

« En fermant le second volume des Etudes germaniques, dit M. Caro, on ressent une sorte de vénération pour la probité courageuse de l'auteur, qui n'a reculé devant aucune recherche pour donner à ses conclusions un fondement solide. On est étonné de trouver tant d'éloquence jointe à une science si profonde. Cette réunion de deux qualités très différentes, sinon contraires , est un caractère dominant chez Ozanam , professeur ou écrivain. »

Nous avons déjà parlé (page ili) des Poètes franciscains au xnie siècle, publiés en 1852; nous n'ajouterons que peu de mots à ce que nous en avons dit. Ozanam a voulu, dans cet ouvrage, montrer les origines

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poétiques de la littérature italienne, comme il avait dessein de le faire pour les autres littératures de l'Europe. Une pensée commune animait pour lui les images de ces basiliques italiennes que la vénération des peuples avait préservées du vandalisme moderne, et que desservaient d'humbles religieux, encore aussi pauvres aujourd'hui qu'il y a cinq cents ans.

« En considérant de près, dit-il dans la préface de cet ouvrage, le moyen âge italien, j'y croyais reconnaître plus visible qu'ailleurs le lien qui unit la foi et le génie, et par quelles inspirations les saints suscitèrent les grands artistes. Je voyais le saint le plus populaire de cette époque, saint François, en devenir ainsi l'inspirateur, composer lui-même des cantiques admirables, et laisser après lui toute une école de poètes, d'architectes , de peintres , qui se formèrent au tombeau d'Assise, pour se répandre jusqu'aux Alpes et jusqu'à la baie de Naples. J'ai donc voulu raconter les commencements de la poésie religieuse chez les franciscains italiens, en rattachant à ce sujet mes souvenirs et mes impressions avec la complaisance qu'on pardonne aux voyageurs pour les lieux qui les ontj charmés. »

Il nous reste à entretenir le lecteur de la Civilisation au ve siècle , introduction à une histoire de la Civilisation aux temps barbares. Cet ouvrage posthume parut en 1856 , trois ans après la mort de l'auteur.

M. Ampère a bien voulu mettre sa haute intelligence et son généreux dévouement au service de la vieille amitié dont il honorait Ozanam. Il n'a pas cru devoir laisser sous le boisseau les vingt et une leçons

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