CHAPITRE
accident seul semblait pouvoir triompher de ce robuste tempérament. Malheureusement ce déplorable accident eut lieu, et fut la cause de sa fin prématurée. Le 12 mai 1837, à la tombée de la nuit, il prit l'escalier qui descendait à une cave , pour celui qui montait cà l'étage on l'appelaient ses affaires.
Il tomba sur la tête, et ne survécut qu'environ quatre heures à cette épouvantable chute. Le jour même , tout en dînant, il disait : « La mort n'est rien; mais les jugements de Dieu sont redoutables. » Heureusement il était prêt à y paraître , car il y avait à peine trois ou quatre jours qu'il s'était confessé , et Dieu lui donna le temps de recevoir les derniers sacrements, dont il avait lui-même procuré le bienfait à plusieurs de ses malades; il n'avait encore que soixante-quatre ans.
Après avoir fait connaître quel fut le père de Frédéric Ozanam, il est nécessaire aussi de dire quelque chose de sa bonne et sainte mère, dont il parle lui-même si souvent avec tant d'effusion de cœur dans ses lettres. Lorsqu'on veut faire connaître un homme, il est important de montrer le milieu dans lequel s'est faite son éducation, de découvrir les principes qui y ont présidé, et de produire surtout les modèles sur lesquels il s'est formé.
Née le 15 juillet 1782 à Lyon, Marie Nantas, mère de Frédéric Ozanam, passa son enfance au milieu des horreurs de la révolution. Elle était à Lyon, lorsqu'on en fit le siège , obligée de se cacher dans les caves de la maison pour se mettre à l'abri des bombes ; elle vit son père et sa mère traînés en prison , avec son frère , qui fut plus tard massacré aux Brotteaux. Elle alla re-
joindre ses parents, échappés comme par miracle à la guillotine, et les retrouva en Suisse, dans le petit village d'Échallens , près de Lausanne. Ce fut là que, pendant l'émigration, elle fit sa première communion. Ce précieux souvenir nous a engagé à faire le pèlerinage d'Echallens afin de prendre un croquis de la pauvre petite église où elle accomplit cette grande action. Nous le conservons avec un religieux respect dans nos papiers de famille. Le bon curé suisse qui l'instruisait lui répétait souvent avec une ineffable bonté cette douce parole, qu'elle n'oublia jamais, et dont le fidèle écho a souvent frappé nos oreilles : Nous irons les deux, nous irons les deux en paradis ' .
Au retour de l'émigration, elle reçut chez elle, sous la direction de sa mère, une éducation solide, pratique, peut-être un peu trop austère, selon l'usage de cette époque; elle avait au reste, pour la consoler au milieu de ses petits chagrins, sa sœur Annette, qui, étant à peu près du même âge, était élevée avec elle, et recevait les mêmes leçons ainsi que les mêmes réprimandes. La rare amabilité et la douce gaieté de cette charmante enfant laissa au cœur de Marie Nantas un délicieux parfum que les années ne parvinrent jamais à faire évanouir 2.
1 Voir la note II à la fin du livre.
2 Los arts d'agrément n'avaient pas été négligés. On lui avait fait apprendre lé dessin. Mais l'utile tenait le premier rang; et on l'avait formée à faire par elle-même tous les objets de toilette et d'habillement qui pouvaient lui être nécessaires. Les malheurs qui l'éprouvèrent plus tard ne se chargèrent que trop de lui montrer la sagesse de cette conduite.