CHAPITRE I
Mariée, en 1800, à Jean-Antoine Ozanam, elle partagea pendant trente -sept ans toutes les peines et les épreuves qui furent comme le tissu de leur existence. Son courage et sa constance ne se démentirent jamais.
Les tristes conditions dans lesquelles elle avait passé son enfance, les malheurs qui la poursuivirent avec une rare persévérance, une santé assez délicate, la portaient naturellement à voir presque toujours l'avenir sous de sombres couleurs. La moindre chose excitait ses inquiétudes.
La délicatesse de sa conscience , qui allait quelquefois jusqu'au scrupule, venait encore ajouter à ses tourments. Mais elle supporta ses chagrins et ses peines avec tant de foi, de courage et de patience, qu'ils ne servirent qu'à la rendre plus parfaite , à multiplier ses mérites.
Malgré cette invincible propension à voir tous les événements présents ou futurs du côté le plus inquiétant, elle ne laissait pas d'avoir un caractère doux et aimable, et porté à la gaieté.
La vivacité qui lui était naturelle s'échappait bien quelquefois en rares saillies; mais elle la comprimait aussitôt, et l'égalité de son humeur n'en souffrait en aucune manière. Ce qui montre surtout sa haute vertu, c'est qu'elle garda toute sa vie la même domestique , qui n'était pourtant pas exempte de ces défauts d'humeur et de formes qu'on ne supporte plus aujourd'hui, et pour lesquels les serviteurs sont immédiatement congédiés.
Marie Nantas, quoique élevée dans une honorable
aisance, regarda toujours comme un devoir essentiel de partager la vie laborieuse de son mari ; à cette époque, avoir plusieurs domestiques était un luxe que bien peu de personnes se permettaient , quelle que fût d'ailleurs leur position de fortune. Dans tous les cas, celle de notre mère ne le lui eût pas permis. Elle y suppléa par son dévouement et son activité. Souvent souffrante par suite de ses nombreuses grossesses, elle se levait néanmoins tous les jours, au plus tard, à sept heures du matin. La simplicité de sa toilette ne lui preniat que peu de temps. Aussitôt elle voyait par ellemême ce dont il était nécessaire de se pourvoir pour les besoins du ménage , puis .elle aidait à rétablir l'ordre et la propreté dans la maison. Pendant la journée elle travaillait à l'entretien du linge et des vêtements ; avant la mort de sa fille, qui l'assistait avec tant de zèle dans les soins de son intérieur, jamais ni modiste ni couturière ne furent employées chez elle. Toute la journée se passait ainsi au travail jusqu'à neuf heures du soir, qui était le moment fixé pour le souper.
L'ordre le plus parfait régnait dans sa petite comptabilité. Tous ces soins ne l'empêchaient pas de s'occuper avec une incomparable et scrupuleuse assiduité de ses enfants. Elle avait vainement essayé à plusieurs reprises de les nourrir elle même; ce n'était qu'après avoir fait de nouvelles et infructueuses tentatives pour accomplir ce devoir, qu'il fallait bien se résigner à chercher une nourrice. C'était notre excellente mère qui s'occupait presque uniquement de ses enfants pendant le premier âge, et qui leur faisait essayer les pre-