CHAPITRE II
« Que Dieu vous garde des coups de bâton! que le Ciel vous donne en abondance et la viande et le lait! mais éclairez -moi pour écrire ces vers '. »
Mais au milieu de ces charmants exercices de littérature et de poésie, qui aurait pu croire que les tentations du doute eussent jamais pu assaillir cette âme droite , simple, naïve, et en même temps si éclairée? Comment le démon de l'incrédulité osa-t-il jamais s'attaquer à ce cœur si fortement trempé par une éducation éminemment chrétienne , et par les exemples touchants de foi et de charité qui l'entouraient dans sa famille?
La divine Providence lui ménagea sans doute cette épreuve , pour rendre son âme plus compatissante envers ceux qui seraient soumis aux tourments par lesquels ^il avait lui-même passé. Elle voulait encore lui indiquer, en quelque sorte, la voie qu'il devait suivre, et les études spéciales auxquelles elle le destinait.
Quoique Ozanam n'ait jamais éprouvé dans sa foi de défaillance positive, voici ce qu'il nous dit lui-même des luttes cruelles qu'il eut à souffrir :
1 Texte du Tasse :
Come nell'Ocean s'oscura in festa Procella il rende torbido e sonante , Aile Stella onde il pola e fiammeggiant Cosi io mi volgo , o bella gatta , in ijuesta Fortuna avversa , aile tue luci santé , E mi sembra due stelle aver davante Che tramontana sia nella tempesta.
Veggio un'altra gattina ,. e veder parm L'Orsa maggior colla minore , o gatte , Lucerna del mio studio , o gatte amate. Se Dio vi guardi dalla bastonate , S'el ciel voi pasca. di carne e di latte , Fate mi luce a scriver questi carmi.
« Au milieu d'un siècle de scepticisme , Dieu m'a fait la grâce de naître dans la foi ; il me prit sur les genoux d'un père chrétien et d'une sainte mère ; il me donna pour première institutrice une sœur intelligente, pieuse comme les Anges qu'elle est allée rejoindre. Plus tard, les bruits d'un monde qui ne croyait point, vinrent jusqu'à moi. Je connus toute l'horreur de ces doutes qui rongent le cœur pendant le jour, et qu'on trouve la nuit sur un chevet baigné de larmes.
(( L'incertitude de ma destinée éternelle ne me laissait pas de repos. Je m'attachais avec désespoir aux dogmes sacrés, et je croyais les sentir se briser sous ma main. C'est alors que l'enseignement d'un prêtre philosophe me sauva. Il mit dans mes pensées l'ordre et la lumière; je crus désormais d'une foi assurée, et, touché d'un bienfait si rare , je promis à Dieu de vouer mes jours au service de la vérité, qui me donnait la paix '. »
Que de fois cet excellent frère nous a fait la confidence des terribles angoisses qui désolèrent son âme à l'époque où il allait entrer en philosophie ! « Ah ! me disait -il souvent, ou m'accuse quelquefois de traiter avec trop d'indulgence et de douceur ceux qui n'ont pas la foi ; lorsqu'on a passé par les supplices du doute , on se ferait un crime de rudoyer les malheureux auxquels Dieu n'a pas encore accordé la grâce de croire. » Ces paroles furent la règle de toute sa vie militante. Aussi , l'un de ses plus illustres biographes, le P. Lacordaire ,
1 Voir t. I , Œuvres complètes. Introduction de la Civilisation au v» siècle, p. 2.