CHAPITRE III
fois, le père d'Ozanam était trop intelligent, et il avait trop la connaissance du cœur humain , pour croire que le genre de travail réservé à son fils dans son nouvel état pût suffire à l'activité dévorante de sa rare intelligence.
Pour faire diversion aux éternelles et fastidieuses copies de l'avoué , il lui donna un maître de dessin et un professeur d'allemand. Il ne se doutait pas assurément du parti précieux que Frédéric devait tirer un jour de ces dernières leçons.
Mais ce n'était pas encore assez pour satisfaire l'avidité de savoir qu'éprouvait notre jeune clerc. Son grand ouvrage : la Démonstration de la religion catholique par l'antiquité des croyances historiques, religieuses etmorales, n'avait cessé de le préoccuper depuis le moment où il en avait conçu le plan. Il y voyait une sorte d'apostolat encore plus qu'une œuvre littéraire. Ses études philosophiques avaient développé et précisé davantage ses premières conceptions. Elles lui avaient encore mieux fait comprendre les lumières qu'il pourrait faire briller au fond de ces consciences enfouies, pour ainsi dire, dans les ténèbres du scepticisme. Il s'agissait d'arracher des âmes à l'aveugle incrédulité , triste héritage du siècle dernier; ce but était trop élevé et trop généreux pour ne pas remplir d'enthousiasme un cœur comme celui d'Ozanam. Il vit dès l'abord, d'un coup d'œil sûr et profond, les nombreux travaux préliminaires qu'exigeait de lui sa noble entreprise ; il ne s'en laissa pas effrayer ; au milieu des insipides ennuis que lui causaient les copies des minutes dont l'accablait la nombreuse clientèle de son patron, il mettait la main à son
œuvre ; il s'y préparait en étudiant l'hébreu , et même le sanscrit, cette langue sacrée de l'Inde, non point pour faire parade d'érudition, mais pour connaître plus à fond les religions primitives, dans lesquelles il voulait puiser les preuves de sa démonstration.
Maintes fois, surtout pendant les nombreux voyages que nous faisions au moment des vacances, il nous exposait ses projets et ses plans; puis, à notre tour, nous lui donnions nos avis et nos conseils. Tantôt nous l'engagions a rétrécir son cadre, qui nous paraissait trop vaste pour ne pas dépasser les forces et la durée d'une vie d homme ; d'autres fois nous l'exhortions à ne pas perdre un temps précieux dans des recherches profondes trop lointaines , trop minutieuses, et qui, malgré leur intérêt particulier, devaient finir par épuiser sa sève , sans qu'il en pût retirer beaucoup de fruits pour le travail qu'il entreprenait. Ses idées sur le progrès par le christianisme , encore peu précises à cette époque, nous faisaient surtout craindre, par les généralités dans lesquelles elles flottaient, qu'elles ne portassent quelque atteinte à l'immutabilité des dogmes chrétiens; le caractère sacerdotal dont nous étions revêtu, nos années , bien plus nombreuses que les siennes , nous autorisaient à lui recommander en ces matières délicates une prudence , de laquelle, au reste, il ne s'est jamais départi. Il ne publiait , en effet, aucun ouvrage, sans l'avoir soumis préalablement à l'examen sérieux de quelque théologien; il aurait volontiers sacrifié ses opinions les plus chères et ses pages les plus éloquentes, plutôt que de s'exposer à émettre sciemment une proposition même hasardée. Son attachement inviolable à