CHAPITRE
méditer sur l'origine de l'homme , sur l'origine de la religion1. »
Cette pièce laisse sans doute quelque chose à désirer, quant à l'exactitude théologique des expressions; mais il ne faut pas oublier que l'auteur n'avait encore que dix-sept ans. D'ailleurs , les rectifications de langage n'affaibliraient en rien cette thèse; elle n'en conserverait pas moins cette largeur de vue, cette lucidité et cette richesse de preuves qui en font le mérite.
Parmi les autres morceaux en prose que Y Abeille de Lyon dut à la plume d'Ozanam encore si jeune, le discours de Villiers de l'Ile -Adam aux chevaliers de Rhodes est digne d'être remarqué ; mais nous signalerons plus particulièrement encore le discours qu'il suppose tenu par AVitikind à Charlemagne ; d'abord, parce que nous nous rappelons qu'il fît une profonde sensation parmi les jeunes lecteurs de Y Abeille; puis surtout, parce qu'il semble que c'est le prélude des savantes études auxquelles il se livra plus tard sur Yétat des Germains avant le christianisme, et sur la civilisation chrétienne chez les Francs; pourtant , il était encore en rhétorique , et n'avait que quinze ans et demi lorsqu'il composa la pièce qu'on va lire :
« Magnanime vainqueur, dit le héros saxon, si vous voyez aujourd'hui devant vous ce même Witikind dont le nom a plus d'une fois peut-être retenti à vos oreilles, vous ne croirez pas sans doute que ce soit pour faire l'aveu d'une faute ou pour justifier ma conduite passée. A Dieu ne plaise que je me repente jamais d'avoir combattu pour mon pays ! à Dieu ne
* Abeille française, t. VI , liv. XXXIII (septembre 1830), p. 187.
plaise que je croie jamais avoir besoin de justifier devant Charlemagne le dévouement à la patrie et à la liberté! Non certes, jamais un si grand prince n'a méprisé le courage, même dans un ennemi; jamais il n'a refusé à la vertu guerrière la justice qui lui est due, et c'est cette pensée qui redouble en ce jour mon espoir et mon assurance.
« Oui , prince, j'ai combattu contre vous; ainsi me l'ordonnait l'honneur, le devoir, l'amour de mon pays. Ces motifs ont été l'âme de mes succès, et m'ont soutenu dans mes revers; ce sont eux qui m'ont rendu le défenseur de la liberté germanique; ce sont eux qui m'ont mérité l'amour de mes compatriotes, et, j'ose le penser, l'estime de mon vainqueur; ce sont eux enfin qui m'excitent aujourd'hui à venir implorer votre clémence.
« Enfin, la patrie épuisée ne peut plus résister; ses forces sont abattues, ses ressources anéanties, ses champs ravagés, ses villes détruites, ses plus braves guerriers étendus dans la poussière, ses dieux même brûlés avec leurs prêtres sur leurs propres autels. Elle voit la victoire s'attacher à vos pas; elle est contrainte de reconnaître qu'un Dieu est avec vous; et déjà l'espérance, ce dernier bien des mortels, est prête à l'abandonner.
« Pour moi, le spectacle de tant de maux m'a déchiré le cœur; je n'ai pu supporter cet aspect, et je me suis écrié : « 0 mon pays, jusqu'ici j'ai su te servir, je saurai encore te sauver: braves Saxons, chers compatriotes, j'ai dû vous défendre. Je ne vous abandonnerai pas dans vos malheurs. Si Charles est conduit par un Dieu, sans doute Charles est généreux. J'irai , je me présenterai devant lui; mes prières le fléchiront, et bientôt une douce paix viendra vous consoler des désastres de la guerre; » voilà ce que mes compatriotes ont entendu de ma bouche.
« Maintenant donc, ô prince, laissez-vous toucher par nos malheurs; soyez sensible, et que la compassion trouve accès dans votre âme. Assez de sang a été répandu ; assez longtemps les champs des Saxons ont été le théâtre du carnage. Songez combien de vos preux ont péri dans ces malheureuses guerres.