‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 84 sur 313 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Songez combien la France a perdu de braves guerriers. Loin de repousser nos offres, gémissez sur des lauriers qui vous ont coûté si cher, gémissez sur des victoires qui vous ont été si funestes, et accordez-nous une paix qui fera le bonheur et de votre royaume et de notre nation.

« Mais si votre colère n'est pas encore assouvie, s'il \uus faut encore une victime, prince, prenez ma vie; je la dévoue de bon cœur pour mon pays. Sachez cependant que c'est peu d'inspirer de l'effroi quand on n'inspire point d'amour, et que les âmes nobles des Saxons ne cèdent point à la terreur, mais se gagnent par des bienfaits. Loin d'éteindre les feux de la guerre, mon sang ne ferait que les allumer davantage; ma chute serait encore le signal des combats; mes cendres crieraient vengeance, et des milliers de bras se lèveraient pour effacer cette injure par la victoire ou par la mort. Il vous faudrait laver dans le sang vos mains déjà sanglantes, et vous seriez conduit à la dure nécessité de vous rendre un objet de haine non seulement pour les hommes, mais même pour votre Dieu.

« Oui, prince, j'ai appris que ce Dieu vous conseillait, vous ordonnait de pardonner à vos ennemis; j'ai appris que votre religion sainte a pour principes fondamentaux la miséricorde et la clémence, et qu'elle s'est établie non par le glaive, mais par la persuasion. Plein d'admiration pour une doctrine si sublime, j'ai résolu de l'embrasser, et j'ai compté sur votre secours : j'ai espéré que vous me tendriez la main pour me tirer des ténèbres , et que votre clémence me donnerait deux fois la vie , l'une en me pardonnant , l'autre en me faisant chrétien .

« C'en est fait, je veux briser mes idoles, je veux devenir l'adorateur de ce Dieu dont je fus l'ennemi. Pourrez- vous alors me refuser votre amitié, vous que votre foi oblige à chérir tous vos frères? pourrez-vous ne pas m'accorder votre confiance, lorsque fidèle à votre Dieu, je vous aurai juré la même fidélité? Et s'il vous faut un garant de ma parole, ma vie passée est un gage certain de ma conduite à l'avenir. La même constance que j'ai montrée dans le service de mon pays, je la montrerai dans le vôtre. Je me dévouerai à vos intérêts comme

je me suis dévoué à ceux de mon pays. Je ferai plus, je m'efforcerai de concilier ces intérêts jadis si différents; je seconderai vos desseins de civilisation auprès de mes compatriotes; je leur ferai connaître votre grandeur et votre bonté. Votre clémence achèvera en peu de jours ce que vos armes n'ont pu terminer dans vingt ans de combats. Vous reconnaîtrez sans peine que les bienfaits sont plus efficaces que les rigueurs; que l'humanité a plus de pouvoir sur les cœurs que la cruauté, et qu'il est plus facile de se les attacher par la bonté que de les contraindre par l'oppression.

« Enfin , prince , la postérité attend de vous ce que vous allez faire pour vous juger; votre renommée est entre vos mains. Il ne tient qu'à vous de la ternir par la barbarie, ou d'en relever l'éclat par la clémence. Une seule parole va vous gagner l'admiration de l'univers^ ou bien vous rendre un objet de mépris pour les hommes ou de haine pour votre Dieu. C'est à vous de considérer si vous aimez mieux votre nom chéri ou détesté, comblé de bénédictions ou accablé d'opprobres, couvert de gloire ou d'infamie 1. »

Les essais poétiques d'Ozanam sont peut-être plus remarquables encore. Sans parler du gracieux compliment qu'il adressa vers la fin de 1829 à la princesse qui visita Lyon (la duchesse d'Angoulême), nous possédons plusieurs pièces qui sont dignes d'être citées. Nous nous arrêterons d'abord à celle qui a pour sujet le désespoir des Maures chassés de Grenade. Voici cette composition :

Sur ces murs étonnés pour la première fois Grenade la superbe a vu briller la croix. De vingt rois sarrasins Grenade la patrie, Des fils de Mahomet délicieux séjour, Grenade a vu dans un seul jour, Ses croissants abattus, et sa gloire flétrie.

1 Abeille française, t. II, liv. X (septembre 18-28), p. 316.

Page 1