CHAPITRE III
voir : les évèques accourent à Rome de tous les points de l'univers, ils s'y réunissent en juin 18G7, au nombre de plus de cinq cents; ils sont suivis de plus de vingt mille prêtres, et vont aux pieds du saint-père témoigner de leur fidélité et de leur dévouement '.
Les simples fidèles ne le leur cèdent en rien. Aux dangers courus par leur père commun , les peuples se lèvent en masse, forment des meetings, votent avec enthousiasme des adresses au souverain pontife, et sollicitent avec un zèle incomparable l'appui de leur gouvernement pour leur sainte cause. Us font plus, ils ouvrent largement leurs bourses pour venir en aide à la pauvreté du trésor pontifical; enfin, non contents de donner leurs biens, ils se livrent eux-mêmes: l'élite de la jeunesse des deux hémisphères prend les armes, accourt et se fait gloire de donner son sang avec sa vie pour défendre les droits et la personne du successeur de saint Pierre. Jamais, depuis les croisades, on n'a vu dans la chrétienté un élan si généreux, si universel.
Mais revenons au travail d'Ozanam , et jetons encore un coup d'œil sur sa deuxième partie , sur l'examen qu'il fait du Système dogmatique et organique de Saint-Simon.
1° Il considère la religion saint-simonienne en ellemême : ses dogmes et son organisation. Après avoir exposé un rapide abrégé de cette doctrine, d'après les maîtres eux-mêmes, dont il cite les propres paroles, il n'y trouve qu'un mauvais plagiat de Spinosa , un panthéisme complet avec toutes ses conséquences ab-
1 Le concile du Vatican, en 1870, a offert un spectacle bien autrement accablant pour ceux qui proclament que l'Église catholique se meurt.
surdes et immorales, des contradictions à chaque pas, enfin , l'abrutissement de la nature humaine , à laquelle on avait pourtant promis d'inaugurer son progrès. Puis, pour toute consolation à la mort , « un sort qui est un mystère ; l'homme confondu , absorbé dans le sein du grand Tout, de la divinité , participera au développement général de l'univers '. »
Le jeune contradicteur montre, avec une énergie mêlée quelquefois d'une juste indignation , les abîmes on vont se précipiter les docteurs de la nouvelle doctrine.
Il passe à Y organisation saint- simonienne . Il prouve aisément, avec les seules lumières du sens commun, que la politique de Saint-Sinten est une rêverie que la raison désavoue ; que sa logique aboutit au pyrrhonisme, que sa morale se résume dans la conception épicurienne de l'intérêt, et que le panthéisme est le fond de sa métaphysique.
2° Ozanam attaque ensuite X origine de la doctrine de Saint-Simon. De nombreuses citations des philosophes grecs démontrent que la religion prétendue nouvelle, que l'on proclame inspirée, se compose des débris assemblés de ces conceptions helléniques auxquelles s'entremêlent parfois quelques vues de J.-J. Rousseau, de l'abbé de Saint-Pierre et des souvenirs lointains de la théocratie juive. Le nouveau révélateur vient ensuite donner une sorte de vie à ce corps fait de systèmes surannés, incohérents, modifiés d'après les exigences de l'époque ; il emprunte alors au catholicisme quelques-unes de ses idées sublimes et créa-
1 Tableau de la religion saint-simonienne , Enseignement central. Le Précurseur du 19 mai et du 1er jujn- ie Globe, passif».
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trices, comme le plan de la hiérarchie religieuse, le précepte de l'amour, de l'association universelle. Mais Saint-Simon est poursuivi jusque dans ses derniers retranchements ; il est convaincu d'avoir imaginé une religion dont le but était de servir de juste milieu entre le christianisme, qui lui paraissait trop haut, et le paganisme, qui était placé trop bas.
3° Pour mieux faire sentir l'absurdité de cette nouvelle doctrine, notre jeune écrivain en suppose l'application au sein de l'humanité. Dans quelques lignes pleines de feu et d'une logique impitoyable, il fait ressortir avec une ironie accablante les monstruosités et les ridicules impossibilités qui seraient les conséquences nécessaires de L'établissement du saint-simonisme.
Voici la conclusion :
« Nous avons jeté sur la doctrine saint -simonienne un coup d'œil scrutateur. Elle se présentait à nos regards comme fondée sur le principe de la perfectibilité humaine, comme appuyée sur un système historique , que les faits vérifient, comme appelée par les besoins de L'humanité; elle s'annonçait vraie dans ses dogmes, neuve et révélée dans son origine, fertile et bienfaisante dans ses résultats, et l'histoire la dément, la conscience de l'humanité la réprouve, le sens commun repousse ses dogmes ; sa révélation est une fable , sa nouveauté est une déception; son application enfin , qui tendrait h détruire toute science et toute morale , serait désastreuse, si elle n'était impossible, et contradictoire avec son principe ; elle ferait reculer le genre humain bien loin en arrière du point où il se trouve aujourd'hui. »
Il oppose ici à la doctrine qu'il vient déjuger la récapitulation abrégée de tout ce qu'il dit en faveur du catholicisme , et finit en ces termes :
« Ainsi se développaient à mes yeux ces grandes vérités ; des pensées pleines de consolations et d'espérances s'offraient à moi , et je me sentais pressé de dire ce que mon âme éprouvait. Je sais que mon langage est bien faible et mon esprit bien débile encore : ce n'est pas d'un jeune homme de dix- huit ans qu'on a droit d'attendre une œuvre parfaite. Si donc j'ai failli, si bien des méprises m'ont échappé, attribuez-le, lecteur, non pas à ma cause, mais à ma jeunesse et à mon impuissance... ; et, si je vous parais avoir soutenu dignement la lutte , sachez donc ce que pourraient les catholiques eux - mômes , quand leurs enfants ne craignent pas d'entrer en lice. »
L'événement se chargea de rendre justice à cette vigoureuse et solide réfutation. Les docteurs et les adeptes n'y répondirent rien ; et bientôt ces superbes parleurs , qui annonçaient les funérailles prochaines du catholicisme, rentrèrent eux-mêmes dans le néant d'où ils étaient sortis.
Cette brochure valut à son jeune auteur de nombreuses félicitations à Lyon , il en reçut même de Paris. Voici, en effet, ce qu'il écrivait à l'un de ses parents, en septembre 1831 : « J'ai reçu de M. de Lamartine une lettre très flatteuse, et de Y Avenir (journal de Lamennais), un rapport très honorable sur mon ouvrage [Réflexions sur les doctrines de Saint-Simon). Je te le dis, parce que je sais que tu t'intéresses à tout ce qui m'intéresse, et parce que, dans cette petite brochure,