CHAPITRE IV
disposition. Vous faites maigre, nous aussi ; ma sœur, ma fille et mon fils dînent a ver moi, ce sera pour vous une société agréable : qu'en pensez-\ous? » Un pareil engagement était pour Ozanam une incroyable bonne fortune. Toutefois, son profond respet pour l'autorité paternelle lui fitdifférer une acceptation définitive, jusqu'à ce qu'il eût consulté son père, dont la réponse affirmât i\e ne pouvait pourtant être douteuse.
C'est ainsi que, pendant deux ans, il devint l'hôte et le commensal de M. Ampère, dont le fils devait continuer à l'égard d'Ozanam , par une sorte d'hérédité, l'aimable et utile patronage. Le célèbre mathématicien, l'homme peut-être le plus remarquable de son temps, se prit d'estime et d'affection pour le jeune étudiant que la Providence lui avait envoyé; il conversait souvent avec lui; sa simplicité, sa bonhomie, mais sur-, tout sa science universelle donnaient le plus haut intérêt à sa parole. Doué d'une mémoire prodigieuse, il possédait l'histoire à merveille, il savait par cœur tous les plus beaux morceaux de Yirgile , de Racine et de Corneille *. Il lisait avec autant de plaisir une dissertation sur les hiéroglyphes qu'un recueil d'expériences de physique et d'histoire naturelle. Il avait appris le latin tout seul.
Pendant deux ans il s'exerça à faire des vers latins, afin de parvenir à composer sous cette forme une classification générale des sciences. Il prenait Ozanam à part dans son cabinet pour l'aider dans cette entreprise que
1 Pendant sa dernière maladie, à Marseille, la religieuse qui veillait à son chevet lui proposa de lui faire la lecture de quelques passages de ['Imitation de Jésus-Christ : .« N'en prenez pas la peine, ma sœur, répondit-il, je la sais par cœur. »
des noms techniques rendaient d'une difficulté presque insurmontable. Ils travaillaient ainsi ensemble, et l'on a conservé des pages écrites à moitié par l'un et par l'autre. Notre jeune étudiant nous a souvent entretenu de ce travail commun, et nous nous rappelons qu'il était dans l'admiration devant l'élégance et l'harmonie de cette poésie d'un genre si nouveau. Mais la science n'était pas seule à donner à ce doux commerce le charme qui ravissait le cœur d'Ozanam ; l'éminente piété de M . Ampère venait souvent s'y mêler, pour y répandre ses parfums. « Leurs entretiens, dit le Père Lacordaire, amenaient dans l'âme du savant, à propos des merveilles de la nature, des élans d'admiration pour leur auteur; quelquefois, mettant sa tête entre ses deux mains, il s'écriait tout transporté : « Que Dieu est grand, Ozanam , que Dieu est grand ! . . . »
Un jour, accablé par le découragement, qui était sa tentation la plus habituelle, Frédéric entra dans l'église de Paint Étienne-du-Mont, pour répandre devant le Seigneur son âme désolée ; il venait puiser au pied des saints autels le courage qui lui manquait, et que ne refuse jamais Celui qui a dit : « Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui pliez sous le fardeau de la vie, et je vous soulagerai. .» Mais voilà que dans un coin retiré, parmi les bonnes femmes , un homme agenouillé priait dans un profond recueillement... Ozanam l'avait reconnnu ; il contemplait l'illustration de toute une époque, 'prosternée devant Dieu, fl se prit à rougir de sa lâcheté, et la foi dont s'honorait l'immortel génie d'Ampère, •vint raffermir son courage ébranlé, consoler sa tristesse; il sortit tout renouvelé.