‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 96 sur 313 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Cependant, malgré toutes les bontés, malgré les attentions délicates dont l'entourait la famille dans laquelle il avait le bonheur de vivre , il s'y trouvait étranger, et dans une sphère qui n'était pas la sienne. Voici comment il exhalait lui-même sa douleur dans une lettre à sa mère, datée du 23 décembre 1831 : «Vous êtes bien bonne de vous inquiéter de mes soirées du dimanche. Le dimanche soir se passe souvent comme les autres jours; c'est-à-dire qu'après avoir causé une heure ou deux, je vais m'enfermer dans ma chambre, et je m'y désennuie comme je peux. Oh ! je vous assure que vous me manquez bien, surtout dans ces moments-là. Les lieues qui sont entre vous et moi me semblent bien longues; je pense à ma bonne ville de Lyon, à ceux que j'y ai laissés et que j'aime tant. Je pense à ces soirées des dimanches d'hiver que je passais au milieu de vous, sous l'aile de la famille, devisant avec mon cher Falconnet de mille choses ,. ou jouant avec lui la fine partie de piquet , qui était quelquefois agréablement interrompue parle vin blanc et les marrons. Aujourd'hui, plus de tout cela... plus de causeries ni d'épanchements, plus de fêtes. J'ai laissé passer inaperçue la douce solennité de l'enfance, ce 6 décembre, la journée du bon saint Nicolas, que nous fêtions naguère de si bon cœur. Je ne m'en suis souvenu que le lendemain, et je me suis souvenu aussi qu'il y avait un terme à toutes ces joies enfantines, et que les plaisirs naïfs , domestiques, ne sont point pour celui qui vit dans l'isolement de la capitale.

« Ainsi, je verrai passer le jour de l'an , ce jour tant aimé; je le verrai célébrer autour de moi par une fa-

mille heureuse ; un bon père accablé de caresses , près d'un foyer où je ne m'asseois qu'à titre d'hospitalité. Je verrai tout cela, et moi aussi je songerai que j'ai un excellent père, que j'ai une mère chérie et des frères bien-aimés, et que je ne les embrasserai pas. Oh! si vous saviez tout ce que ces réflexions ont d'amer pour mon âme ! Dieu est généreux sans doute de m'avoir adouci l'exil par la société où je me trouve placé ; mais Dieu fait bien toute chose : il a bien vu que le mal du pays me ferait souffrir, beaucoup souffrir, et que faible comme je suis, il me faudrait bien des consolations pour me soutenir jusqu'au bout 1 . »

Lors de son arrivée à Paris , Ozanam avait un ardent désir d'obtenir une audience de M. de Chateaubriand. Ce ne fut pas sans émotion qu'il aborda le célèbre auteur du Génie du Christianisme et des Martyrs; sa timidité naturelle, qui augmentait encore lorsqu'il s'agissait d'approcher les célébrités qu'il avait l'ambition de connaître , lui fit chercher un moyen de se présenter avec plus d'assurance. Il savait qu'un vénérable chanoine de la cathédrale de Lyon, M. Bonnevie, connaissait particulièrement l'homme éminent auprès duquel il voulait se frayer un accès.

L'excellent abbé , malgré ce grand air sacerdotal de l'ancien clergé français , que rehaussait encore chez lui la majesté de sa taille élevée et de ses cheveux blancs, avait le secret d'attirer à lui les jeunes gens : son affabilité et sa bienveillance faisaient bientôt évanouir la timidité que la solennité de sa prestance aurait pu inspirer; en un mot, il aimait la jeunesse.

1 Lettres d'Ozanam , t. 1 . p. 42.

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