CHAPITRE IV
Il fut donc facile d'obtenir de lui une lettre de recommandation qui devait ouvrir pour Ozanam la porte de l'illustre 'écrivain. Après avoir consent! plusieurs semaines cette lettre précieuse, renvoyant tous les jours le moment d'en faire usage, il se décida enfin, le premier jour de l'an 1832 : à midi précis, il sonne en tremblant au modeste hôtel habité par l'une de nos plus grandes gloires contemporaines. M. de Chateaubriand revenait d'entendre la messe. Les louanges et les honneurs n'avaient point fasciné le cœur de celui que Charles X , à Prague , appelait une puissance de ce monde; aussi la lettre de son ami, l'humble chanoine de Lyon, eut-elle tout son effet. Le jeune étudiant fut accueilli avec une extrême bonté; toutefois M. de Chateaubriand ne se borna pas à lui adresser quelques questions sur ses projets, ses études, ses goûts, il lui demanda s'il se proposait d'aller au spectacle. Ici nous cédons la parole au Père Lacordaire, qui a si bien exprimé ce que notre chère frère nous a maintes fois raconté lui-même :
« Ozanam hésitait entre la vérité et la crainte de paraître puéril à son interlocuteur ; sa mère , en effet , lui avait recommandé de ne pas mettre les pieds au théâtre. Il se tut quelque temps, par suite de la lutte qui se passait en son âme ; M. de Chateaubriand le regardait toujours, comme s'il eût attaché à sa réponse un grand prix. À la fin, la vérité l'emporta , il avoua la défense de sa mère, et l'auteur du Génie du Christianisme se penchant vers Ozanam, pour l'embrasser, lui dit affectueusement : Je vous conjure de suivre le conseil de votre mère; vous ne gagneriez rien au théâtre , et vous pourriez y perdre beaucoup.
« Cette parole , ajoute le Père Lacordaire , demeura comme un éclair dans la pensée d'Ozanam, et lorsque quelques-uns de ses camarades, moins scrupuleux que lui, l'engageaient à les accompagner au spectacle, il s'en défendait par cette phrase décisive : M. de Chateaubriand m'a dit qu'il ri était pas bon d'y aller. Il y fut pour la première fois en 1840, à l'âge de vingtsept ans, pour entendre Polyeucte. Son impression fut froide; il avait éprouvé , comme tous ceux dont le goût est sûr et l'imagination vive, que rien n'égale la représentation que l'esprit se donne à soi-même dans une lecture silencieuse et solitaire des grands maîtres.
<( Ce ne fut pas le seul fruit qu'il retira de cette visite. Le charme qu'elle avait laissé dans sa mémoire lui révéla l'importance de l'accueil fait aux jeunes gens par des hommes qui leur inspirent de l'admiration; et lorsque lui-même eut franchi les bornes de l'élévation commune, lorsqu'il fut applaudi d'un grand auditoire, honoré et recherché, il se souvint de ses jours obscurs , et se donna généreusement à la jeunesse qu'on lui recommandait de toutes parts, ou qui venait d'ellemême se présenter à lui. Cinq fois par semaine, c'està-dire tous les jours où il n'avait pointa paraître devant le public, -sa porte leur était ouverte de huit à dix heures du matin. Il les recevait avec grâce, s'entretenait longtemps avec eux, et, quoique dévoré souvent par l'ardeur du travail qu'ils avaient interrompu, rien en lui ne laissait percer l'impatience ou le regret. Il se sentait prêtre devant ces âmes, et, comme saint Paul, débiteur de toutes. La religion seule a ce patriciat, le plus haut et le dernier de tous, qui attire vers la gloire en