TANCRÈDE
A Venise cet air s'appelle Y Aria dei rizi. J'avoue que c'est un nom bien vulgaire, et je suis assez embarrassé pour raconter la petite anecdote plus gastronomique que poétique qui le lui a valu. Aria dei rizi, puisqu'il faut l'avouer, veut dire l'Air du riz. En Lombardie, tous les dîners, celui du plus grand seigneur comme celui du plus petit maestro, commencent invariablement par un plat de riz ; et comme on aime le riz fort peu cuit, quatre minutes avant de servir, le cuisinier fait toujours faire celte question importante : Bisogna mettere i-rizi? Comme Rossini rentrait chez lui désespéré, le camérier lui fit la question ordinaire ; on mit le riz au feu, et avant qu'il fût prêt Rossini avait fini l'air :
Di tanli palpiti.
Le nom à' Aria dei rizi rappelle qu'il a été fait en un instant.
Que dire de cette admirable cantilène ? il me semble qu'il serait également ridicule d'en parler et à qui la connaît , et à qui ne l'a jamais entendue; et d'ailleurs, qui ne l'a pas entendue en Europe?
Les seules personnes qui aient vu madame
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Pasta dans le rôle de Tancrède, savent que le récitatif
Oh patria, ingrata patria !
peut être plus sublime et plus entraînant que l'air lui-même. Madame Fodor avait fait une contredanse de cet air qu'elle plaçait dans la leçon de chant du Barbier de Séville. On peut chanter supérieurement un air quelconque avec une belle voix ; on peut être une serinette sublime : il faut de l'âme pour les récitatifs. Dans l'air lui-même, le passage sur les mots aima gloria ne sera jamais chanté par un être né en deçà des Alpes.
A l'arrivée de Tancrède , on peut voir dans l'orchestre le sublime de l'harmonie dramatique.
Ce n'est pas, comme on le croit en Allemagne, l'art de faire exprimer les sentiments du personnage qui est en scène par les clarinettes , par les violoncelles, par les hautbois ; c'est l'art bien plus rare, de faire dire par les instruments la partie de ces sentiments que le personnage lui-même ne pourrait nous confier. Tancrède, en arrivant sur la plage déserte, peint d'un mot ce qui se passe dans son cœur ; il convient
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ensuite à l'expression par le geste et par la voix humaine, qu'il emploie quelques instants de silence à contempler cette patrie ingrate , qu'il revoit avec une émotion si mélangée de plaisir et de peine. S'il parlait en ce moment, Tancrède choquerait l'intérêt que nous lui portons , et l'idée que nous aimons à nous former de son émotion profonde en revoyant les lieux qu'habite Amenaïde. Tancrède doit se taire, mais pendant qu'il garde un silence qui convient si bien aux passions qui l'agitent , les soupirs des cors vont nous peindre une autre partie de son àme, et peut-être des sentiments dont il n'ose pas convenir avec lui-même, et qu'il n'exprimerait jamais par la voix.
Voilà ce que la musique ne savait pas faire du temps de Pergolèse et des Sacchini, et voilà ce que les Allemands non plus ne savent pas faire. Ils font dire tout bonnement par les instruments , non-seulement ce qu'ils devraient nous apprendre, mais encore ce que le personnage lui-même devrait nous dire par son chant. Ordinairement ce chant , dépourvu d'expression ou exagérant l'expression comme l'enluminure exagère les couleurs d'un tableau de Raphaël, ne se fait entendre que pour reposer des effets d'orchestre. Les héros sont comme
2G tancrède.
ces princes remplis des meilleures intentions du monde , mais qui , ne pouvant dire par euxmêmes que des choses assez communes , vous renvoient toujours à leurs ministres dès qu'il se présente à faire quelque réponse importante.
Les instruments ont , comme les voix humaines , des caractères distinctifs ; par exemple, durant l'air et le récitatif de Tancrède, Rossini a employé la flûte ; cet instrument a un talent tout particulier pour peindre la joie mêlée de tristesse, et c'est bien là le sentiment de Tancrède en revoyant cette patrie ingrate où il ne peut reparaître que sous un déguisement.
Ce qui excita des transports si vifs à Venise, ce fut la nouveauté de ce style, ce furent des chants délicieux garnis , si j'ose m'exprimer ainsi, d'accompagnements singuliers, imprévus, nouveaux, qui réveillaient sans cesse l'oreille , et jetaient du piquant dans les choses les plus communes en apparence ; et cependant les accompagnements produisaient des effets si séduisants, sans jamais nuire à la voix !
L'expression marquante de cette belle partition de Tancrède y c'est l'ardeur belliqueuse et chevaleresque, cette touchante et délicieuse folie du moyen âge, qui, chez les esprits éle-