‹ Vie de Gerbert premier pape français sous le nom de Silvestre IIChapitre 10 sur 28 · GO · texte numérisé non relu

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de l'école , une espèce d'encyclopédie résumée des connaissances que Ton pouvait acquérir. Il est divisé en neuf livres, dont les deux premiers célébraient les noces de la Philologie el de Mercure; les sept autres traitent du Trivium et du Quadrivium. Le titre, la forme bizarre de ce livre, le mélange de prose et de vers frappaient l'imagination de la jeunesse, excitaient son émulation. • Nous savons qu'il faisait lire à ses élèves Virgile, Stace, Térence , Juvénal , Horace, Perse, J. César, Salluste , Suétone. Il se servait du traité de Marius Victorinus sur la rhétorique, de l'Introduction de Porphyre , des Catégories , de l'Interprétation d'Àristote, des Topiques de Cicéron, commentés par Boëce.Il ne cite ni le de Oratore , ni le ad Herennium, ni les Institutions de Quintilien, qui avaient alofs, les deux derniers surtout, une grande célébrité. D'après Loup Servat, abbé de Ferrières , le de Oratore et les Institutions étaient réunis en un seul volume. Ils devaient être parmi les codices que Gerbert demande, s'il ne les avait pas déjà , comme il avait la République de Cicéron , son traité des Of flces et les traités de morale de Sénèque. Il possède aussi l'ouvrage de médecine de Cornélius Celsus*

Gerbert employait pour obtenir les traités qu'il désirait toute l'insistance des bibliophiles modernes. Il avoue qu'il n'a jamais eu rien plus à cœur que de se procurer les livres qui peuvent l'instruire. 11 en a acheté à grand prix à Rome, en Italie, en Allemagne, en Belgique; il en demande à l'abbé de Saint-Julien de Tours, Ebérard. Il met à sa disposition le parchemin et les sommes nécessaires pour couvrir les frais de transcription. Il indiquait à la fin de sa lettre les ouvrages qu'il voulait acquérir. Cette note est perdue. Nous n'avons pas la réponse d'Ebérard qui aurait pu nous donner la valeur des livres à la fin du x° siècle ; Gerbert n'entre pas dans ces détails. Il a recours à la bienveillance de ses amis pour former sa bibliothèque; il ne dit pas ce qu'elle lui coûte. Une seule fois, il écrit à l'abbé de Sens qu'il lui a envoyé deux sous d'or , parce que l'ouvrage qu'il fait transcrire ne doit pas être dune mince étendue. Si c'est trop peu, il en enverra d'autres jusqu'à ce qu'on lui dise : sufficit y assez ! Il attend la visite de son ami Constantin , scolastique à Fleury-sur-Loire : « Que les » écrits deTullius t'accompagnent , lui dit-il, et sa » République et ses Verrines , et les nombreux . » discours composés par le père de l'éloquence ro-

» maine pour la défense de tant de ses compa- » triotes. »

Cicéron ne lui faisait pas oublier les autres écrivains. Airard , abbé de Saint-Thierry , lui avait demandé un service; Gerbert y mettait pour condition que Pline serait corrigé, Eugraphius donné, que les livres que possédaient les monastères d'Orbaiset de Saint-Basle seraient copiés. Remi, moine de Trêves , et plus tard abbé de Methlac , ' sollicitait une sphère. Gerbert fit valoir la dureté des temps, ses embarras au milieu des affaires publiques. Donner une sphère gratis n'était pas chose facile ; mais si Remi envoyait une belle copie de l'Achilléïde de Stace, un cadeau pourrait bien en attirer un autre en échange. L'Achilléïde fut envoyée; la copie était incomplète ; mais Gerbert ne se crut pas dégagé de sa promesse : il prépara pour son ami une sphère d'un travail remarquable. Elle devait être polie au tour, couverte d'un cuir de cheval, ornée de brillantes couleurs. Il est aisé de voir par ce trait qu'il ne se laissait pas vaincre en générosité ; les livres que lui donnaient ses amis n'étaient pas ceux qui lui coûtaient le moins cher. Il s'estimait heureux d'en obtenir à tout prix.

Le savant Joseph avait composé en Espagne un traité sur la multiplication et la division des nombres. Cet ouvrage , qui pourrait jeter un grand jour sur l'arithmétique au x e siècle , n'est malheureusement pas arrivé jusqu'à nous , ou bien il n'est pas encore sorti des ténèbres qui le cachent au fond de quelque bibliothèque. Gerbert le demande en son nom , au nom de l'archevêque de Reims , à l'évôque Bonifilius , puis à Gérauld d'Aurillac, chez lequel l'avait laissé l'abbé Guarin. On ne sait pas davantage s'il obtint de Lupito de Barcelone la traduction d'un traité arabe d'astronomie.

L'Italie , malgré ses révolutions , avait mieux conservé que le reste de l'Europe quelques débris dû passé. L'ignorance y avait été combattue énergiquement par les conciles , qui imposaient aux prêtres des campagnes l'obligation d'apprendre aux enfants la lecture , l'écriture et le chant. Il n'est donc pas surprenant que les livres s'y fussent mieux conservés que dans 4e reste de l'Europe. Le. monastère de Bobio était un de ceux qui en possédaient le plus grand nombre. Pour en obtenir trois, Gerbert écrivit en secret, après sa fuite [vers 985], au moine Rainard une lettre pres-

santé : « Je ne te demande qu'une seule chose, » mais c'est avec les plus vives instances ; tu n'en » éproùverasmi danger ni perte , et les liens de » mon amitié pour toi deviendront indissolubles. » Tu sais avec quelle ardeur je cherche par- » tout des livres; tu sais combien il y a partout » de copistes dans les villes et dans les campagnes » de l'Italie. A l'œuvre donc! fais-moi transcrire, » à l'insu de tout le monde , à tes frais , l'astro- » nomie de Manilius, la rhétorique de Victo- » rinus, le traité sur l'ophthalmie de Démosthène. » Frère , je te promets , et tiens-le pour certain , » que je garderai un silence religieux sur ce dé- » vouement , sur cette obéissance , qui ne mérite » que des éloges. Tout ce que tu auras déboursé, » je te le rendrai avec usure dès que tu me l'écriras » et quand tu le voudras... Ne crains pas que » personne sache jamais le secret que tu nous » auras confié. » Rainard répondit sans doute aux désirs de son ancien abbé. Gerbert ne parle plus de Marius Victorinus , il cherche à compléter Démosthène. Quant à Boëce , s'il le reçut , il en trouva un nouvel exemplaire à Mantoue , dans un de ses voyages en Italie. Cette découverte le combla de joie. Il apprit, il vanta ses trouvailles à

l'archevêque Adalbéron. Outre l'astronomie de Boëce , il y avait des volumes , dont il ne dit pas le titre, de très-belles figures de géométrie , et il espérait trouver encore d'autres choses tout aussi admirables. Il promettait de les communiquer à son archevêque, à la condition qu'il lui donnerait en échange l'histoire de Jules César que possédait l'abbé de Montier-en-Der , dans le diocèse de Langres.

Ce fut peut-être pendant ce voyage que Gerbert s'avança jusqu'à Rome, où il choisit plusieurs livres dont la transcription était surveillée par son ami le diacre Etienne. C'étaient Suétone et Q. Aurelius « avec d'autres que tu connais , dit-il à son ami. » Nous ignorons pour notre part quels sont ces auteurs et ceux qu'il demande à l'archevêque de Trêves, aux moines de Saint-Pierre-de- Gand.

Pour triompher du mauvais vouloir de ces moines , qui refusaient de lui donner les ouvrages qu'ils lui avaient offerts , Gerbert se fâche , il emprunte à Cicéron la première ligne de sa fameuse Catilinaire : Jusques à quand abuserez-vous de notre patience? Il menace de briser les liens qui unissaient le monastère de Gand à l'Eglise de Reims.

Après tant de sacrifices et de soins, Gerbert était 4 quelquefois trompé dans ses espérances : l'exemplaire si laborieusement acquis était incomplet! Il fallait de nouveaux frais, de nouvelles démarches pour obtenir les feuillets, les lignes qui manquaient. Il avait fait venir 'd'Italie le traité de Démosthène sur rOphthalmie , de Sens, le discours de Cicéron pour Déjotarus; il fut obligé de prier l'abbé Gisalbert de lui envoyer, s'il les avait, le commencement du premier et la fin du second . 11 s'adressait aussi à un moine de Mayence pour avoir quelques phrases du Commentaire de Boece sur le de Inlerprelatione.

^ Ces lacunes étaient fréquentes dans les livres de l'antiquité profane , dont l'existence était menacée par l'ignorance des peuples et par la haine de l'Eglise. À ces causes de ruine il s'en joignait une autre qui n'était pas moins dangereuse. Depuis que les Arabes s'étaient emparés de l'Egypte, dans le vn c siècle, l'Europe recevait très-peu de papyrus, ; le parchemin coûtait beaucoup , le papier de chiffon commençait à peine à être connu. Toutefois les moines écrivaient des légendes, des gloses, des expositions , des commentaires ; ils reproduisaient ceux qui avaient été composés. C'était par milliers

que se faisaient ces copies, et, au lieu d'acheter du parchemin, ils trouvaient plus simple de ràcler avec la pierre ponce les livres profanes, de les faire bouillir pour effacer l'ancienne écriture. Un traité de Cicéron était remplacé par un commentaire de saint Jérôme; les livres de Tite-Live, de Tacite, de Trogue-Pompée, de tant d'auteurs, que le monde savarçt rachèterait au poids de l'or, ont disparu sous des légendes, sous des diplômes, sous des actes de vente et de donation.

Les pertes sont immenses : combien ne le se- . raient-elles pas davantage si Gerbert n'eût pas ranimé le goût de l'antiquité profane, l'habitude de transcrire ses chefs-d'œuvre !

On a dû remarquer, avec quelque surprise, que Gerbert ne parle que des auteurs profanes. Dans les lettres de Loup de Fcrrières , les livres saints , les Pères de l'Eglise sont réclamés en môme temps que César, Cicéron, Trogue-Pompée et Tite-Live. Gerbert ne se préoccupe jamais des écrivains ecclésiastiques. Loin de nous assurément la pensée qu'il les dédaignât : les nombreuses citations qu'il leur emprunte dans sa polémique avec les défenseurs d'Arnulfe attestent combien ils lui étaient familiers, combien il s'était nourri de leur subs-

tance. Reconnaissons toutefois qu'il éprouve pour l'antiquité profane ce goût qui est le trait dislinctif des litterali de la Renaissance , qui se laissèrent entraîner par leur admiration jusqu'à diviniser, pour ainsi dire , ses auteurs. Gerbert aurait condamné cette folie, mais je ne sais pas si, aux jours de tristesse et de découragement, il ne cherchait pas des consolations dans Sénèque et Cicéron, comme dans saint Paul et saint Augustin. Je ne serais môme pas surpris qu'il se fût rencontré quelques-uns de ses disciples parmi ces enthousiastes qui tentèrent de réhabiliter le polythéisnofe , à la fin du x° siècle , dans le nord de " Tltalie. Un certain Vilgard était l'apôtre du nouveau culte. Il avait des visions : Virgile, Horace, Juvénal le remerciaient de son zèle pour leur gloire; ils lui promettaient l'immortalité. Vilgard, exalté par ces promesses, répandait des idées contraires à la foi. Les poètes étaient ses livres sacrés, leurs vers étaient ses oracles. Il eut des prosélytes que le fer et le feu firent bientôt disparaître.

Cette analogie entre le x e siècle et le xV 5 n'a-t-elle pas quelque chose de surprenant? Vilgard et Bérenger ne peuvent-ils pas être considérés comme

les obscurs précurseurs de MarsileFicin, de Luther

et de Calvin? Tant il est vrai quç le réveil des esprits, après de longues générations d'ignorance, amène une émancipation qui n'est pas toujours , sans danger. Gardons-nous toutefois de rendre les initiateurs à la vie nouvelle responsables du mal qui s'est fait après eux.

C'est ainsi que Gerbert passa surtout la première partie de sa vie, entre les jouissances que donne le commerce des livres et celles que l'on éprouve à communiquer son savoir à un auditoire intelligent et sympathique. Son nom était connu de tous les hauts personnages des cours et de l'Éélise; il était prononcé avec respect dans la plupart des monastères ; le peuple lui-même le répétait avec une admiration mêlée , peut-être , d'un secret effroi sur le bruit vague des connaissances surnaturelles qu'on lui attribuait enmécanique et en astronomie. Pour se distraire de ses travaux , Gerbert entretenait, en son nom et au nom de son archevêque , une correspondance active ; il servait de secrétaire dans les synodes; il cultivait ses anciens amis; il s'en faisait de nouveaux. Il jouissait d'une familiarité respectueuse et enjouée auprès d'Adal- 1 béron, qui lui avait donné toute sa confiance et le chargeait des missions les plus délicates. Rien ne

manquait à son bonheur. L'ambition vint l'enleyer à cette vie dont le souvenir plein de charmes se représentera plus d'une fois à son àme abattue. En acceptant l'abbaye de Bobio , il se jeta dans les soucis de l'administration, dans des luttes pas- ! sionnées contre des intérêts aveugles, égoïstes.

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