CHAPITRE IX
Gerberl ablié de Bobio.
Dans les premières années du vn e siècle , l'Irlandais saint Colomban avait fondé, en l'honneur de la Vierge, un monastère et une chapelle en bois, ' à quarante milles de Pavie, sur le ruisseau de Bobio, qui leur donna son nom. Le roi Agilulfe les reconstruisit en pierre. La sainteté du fondateur, les miracles opérés par ses reliques , la piété des moines, les privilèges accordés au couvent attirèrent des habitants dans la vallée solitaire. Un bourg s'éleva autour de la chapelle de la, Vierge ; le monastère , enrichi par les dons des fidèles , eut bientôt d'immenses possessions dispersées dans
foute la Péninsule. L'abbé reçut le titre de comle, en 940; il siégea dans les conseils à côté des princes séculiers , dont il eut à remplir les obligations féodales , entre autres celle de conduire ou d'envoyer aux combats des vassaux armés pour le service du suzerain.
Les richesses, les honneurs du monde mirent en fuite les vertus cénobitiques. Le titre d'abbé fut obtenu par des hommes indignes de le porter ; les biens du couvent devinrent la proie des ravisseurs. Dans la première moitié du x e siècle , l'abbé Gerland f archichancelier du roi Hugues , avait profité d'un miracle pour réformer ces abus et faire confirmer les privilèges du couvent. Cette confirmation, plusieurs fois renouvelée, n'arrêta pas le mal qui fut à son comble sous Pétroaltf. Othon I et Othon II soutinrent avec énergie les droits de cet abbé; mais son caractère était faible, sa négligence extrême. Othon II, pour empêcher la ruine du monastère , le força de renoncer à sa dignité, de rentrer dans les rangs des moines.
Le rôle de son successeur devenait très-difficile; il fallait un homme d'un esprit souple, insinuant pour gagner les Italiens, d'un caractère ferme et décidé pour les contenir ; il fallait en outre que
le nouvel abbé lût dévoue à l'Empereur, qui était engagé dans une guerre dangereuse contre les Grecs ; Othon II nomma Gerbert. Le nouvel abbé, qui était étranger aux affaires du monde , partit pour Bobio avec de brillants et chimériques projets, enfantés par son imagination ardente. 11 songeait sans doute à unir l'étude à la direction des consciences , à cultiver à la fois et l'esprit et l'âme de ses moines , à les conduire dans les voies de Dieu par la contemplation des merveilles de la nature , par lè développement de l'intelligence qui seule nous rapproche du Créateur.
1 II se mit à l'œuvre avec courage : il ranima l'école ; des élèves \inrent le trouver de loin ; il fit acheter, copier des livres ; il augmenta la bibliothèque du monastère ; il s'occupa de sphères , d'instruments de musique. Sa réputation s'étendit bientôt dans toute l'Italie. On savait qu'il était écouté de l'Empereur , on recourait à lui pour obtenir la réparation des injustices. C'est ainsi qu'il portait à la connaissance du prince , qu'il recommandait à sa piété les plaintes de deux moines de Principianum 1 contre l'usurpation des privilèges,
i On ne sait pas où était situé ce monastère*
des biens de leur couvent par l'évêque de Lodi , que favorisait la coupable connivence de l'abbé Néophyte.
La satisfaction que Gerbert éprouvait de sa nouvelle position ne fut pas de longue durée. Ses lettres à l'archevêque de Trêves, à l'abbé de Saint- Thierry, trahissent des regrets de sa chaire , de ses amis de France. L'archevôque se proposait de lui envoyer des jeunes gens pour étudier sous sa direction. Cette nouvelle , qui, autrefois, aurait flatté sa vanité , ne le toucha point. 11 se contenta de répondre froidement qu'il se soumettrait à sa volonté. Le titre de Gerbert autrefois scolastiquc, qu'il prend dans sa lettre à l'abbé de Saint- Thierry, laisse percer un scntiment.de tristesse qu'expliquent les affaires de Bobio.
Lorsqu'il avait accepté le litre d'abbé, les revenus du monastère étaient fort diminués par une mauvaise administration. Gerbert avait espéré se faire restituer par la douceur, parla réputation de son crédit à la cour, les biens enlevés. Après des lenteurs , des procès , des réponses évasives , impatient de la mauvaise foi de ses adversaires , il réclama impérieusement les droits de son couvent.
u Trêve de paroles, écrivait41 à un certain
» Boson , voyons les faits. Nous ne vous donnons » le sanctuaire du Seigneur ni pour argent, ni » pour amitié. Si quelqu'un vous Ta donné, nous » ne ratifions pas cet acte . Rendez au B . Colomban » le foin que vos gens lui ont enlevé , si vous ne » voulez éprouver ce que nous pouvons avec la » faveur de César, notre maître , avec le secours » et le conseil de nos amis. A ces conditions, nous » ne refusons pas votre amitié. »
C'était une franche déclaration de guerre adressée , dans la personne de Boson, à tous les spoliateurs du monastère. Il fit pkis : cédant à l'impétuosité de son caractère, qui l'emportait au delà des limites de la prudence et peut-être de la juslice, il cassa, il annula des baux, des engagements signés par Pétroald ; il traita avec dureté cet ancien abbé , qui comptait de nombreux amis parmi les moines et les courtisans, et il se hâta d'exposer sa détresse à l'Empereur :
« J'aimerais mieux, lui disait-il, annoncer à » mon seigneur des choses gaies que des choses » tristes ; mais quand je vois mes moines exténués » par la faim , privés de vêtements, comment gar- » der le silence? Encore ce mal serait-il suppor- » table, si oa ne nous eût enlevé jusqu'à l'espoir
'> d'un meilleur avenir. Par je ne sais quels codi- » cilles, qu'ils nomment libelles, tout le sanc- » tuaire du Seigneur est vendu. Nulle part, on ne » trouve l'argent de ces ventes; les caves, lesgre- » niers sont épuisés, et dans la bourse il n'y a » rien. Qu'est-ce donc que je fais ici, moi, pé- » cheur? Il me vaudrait mieux de vivre seul dans » l'indigence parmi les Gaulois , que de mendier » avec tant de nécessiteux en Italie. »
Ces plaintes étaient fondées ; mais la situation de Bobio était celle de tous les monastères de l'empire dont les richesses avaient excité la cupidité des seigneurs laïques , des évôques , des avoués chargés de les défendre 1 . Frapper les injustes détenteurs des terres, des revenus de Bobio , c'était menacer, mécontenter toutes les personnes puissantes, c'était en outre soulever des difficultés bien graves; car Gerbert n'attaquait pas seulement les usurpations , il contestait la validité d'une foule de concessions consacrées par des actes libellati-
1 Voir Guérard , Polyptique d'Irminon , pour les richesses des couvents, et consulter, pour les déprédations qu'ils avaient à souffrir, les Actes des Conciles , les Capitulaires de nos rois, et Baluze, Hist. Tutel. 1. 1, c. xi.
ques , c'est-à-dire par des contrais, par des baux emphylhéotiques reconnus > réglés par une loi.
L'étendue et la dispersion des terres des couvents dans des provinces éloignées rendaient ces contrats indispensables. Quoi qu'en disent leurs panégyristes, les moines ne cultivaient pas la terre, sauf dans de tri«s-rares exceptions , et lorsque lçi pauvreté du lieu les y forçait; ainsi l'avait prescrit la n^gle de saint Benoît 1 . Pour tirer un parti avantageux des domaines , dont ils ne pouvaient surt veiller l'exploitation , les abbés , d'accord avec les moines , les affermaient avec les serfs et les bestiaux qui les garnissaient. Le cheptel vivant , bôtes et gens , était apprécié suivant l'âge , le sexe , la force des individus. La location se faisait sur enchère publique par devant notaire. Les baux étaient de dix, vingt , vingt-sept, quelquefois vingt-neuf ans. On en trouve , en petit nombre, dont la durée est illimitée lorsque le contrat est onéreux , lors-
1 Mais si la nécessité ou la pauvreté du lieu exige qu'ils s'occupent de la récolte des moissons , qu'ils ne soient pas attristés , car ils sont véritablement moines lorsqu'ils vivent du travail de leurs mains, comme l'ont fait nos pères et les Apôtres. Mais cela doit se faire avec mesure, à cause des personnes faibles. Règle de S. Benoît, ch. 48.
qu'il faut défricher des landes, planter, bâtir, faire des sacrifices qui profitaient au bien-fonds. 11 se formait quelquefois des associations pour triompher des obstacles. Le fermage était h prix d'argent ou à part de fruits ; les baux entraient dans les détails des frais de surveillance , de partage , de transports; ils prévoyaient les moindres difficultés 1 . Tout cela était sage , et les intérêts des fermiers et du monastère se combinaient avec les progrès de la culture et le rendement du sol.
Mais à côté de ces contrats il y en avait d'autres, qui se prêtaient à des opérations frauduleuses. Quelquefois un emprunt, pour des besoins supposés, faisait aliéner les revenus des domaines les plus importants jusqu'à l'amortissement de la dette; d'autres fois, des fidèles cédaient leurs biens au couvent , qui les leur rendait considérablement augmentés à titre de fermage, à la condition de payer une redevance minime.
1 Nous n'avons pas les contrats de Bobio; ils devaient Être comme ceux que faisait, à la fin du x e siècle, le monastère de Saint-Vincent-du-Vulturne. Muratori, Reruni Italie, script. 1. 1, pars u\ Chronic. Yulturn.
Il est aisé de comprendre les àbus qui pouvaient se glisser dans ces stipulations diverses. Les abbés, faibles ou peu délicats , éludaient la loi , se servaient de leur autorité pour favoriser , enrichir leur famille , leurs amis. De là ces déplorables conséquences dont se plaignait Gerbert.
L'empereur n'avait pas la liberté de les réformer. Sa défaite à Bazentello, le 13 juillet 982, par les Grecs unis aux Sarrasins d'Afrique et de Sicile , le soulèvement des populations slaves dans le nord et Test de l'Allemagne , le forçaient de ménager tous ses vassaux. Il devait surtout ne pas augmenter l'irritation des Italiens , qui le détestaient comme étranger, et qui l'avaient pris en horreur depuis qu'en 981 , il avait fait assassiner dans un festin , à Rome , les seigneurs , les magistrats, les députés des villes qu'il soupçonnait d'être opposés à son autorité.
L'empereur apprit donc avec peine la conduite de Gerbert. Les ennemis de l'abbé étaient nombreux à la cour; ils prétendirent que les contrats de Pétroald étaient réguliers, qu'il n'avait disposé que de ses biens propres. Ils glissèrent par des demi-mots, par des insinuations perfides, des
soupçons contre l'étranger, qui avait jeté le trouble dans le couvent , maltraité son prédécesseur , créé des partis, soulevé des embarras.
Olhon devait apprécier ces accusations à leur juste valeur ; mais son esprit , aigri par les revers , craignait d'ajouter de nouveaux soucis à ceux qui déjà l'obsédaient. Un de ses secrétaires écrivit, de sa part, à l'abbé de respecter Pétroald, de ne pas toucher à ses actes.
Ce fut un coup de foudre pour Gerbert. Il confia sa douleur à l'évêque de Tortone, que ses vertus faisaient honorer comme un saint. Il lui peignit sous les.couleurs les plus sombres l'état du monastère, qui n'avait plus que les murs et l'usage des éléments , 'qui appartiennent à tous les hommes. Il sollicitait ses conseils , son appui auprès du souverain irrité.
L'empereur reçut en même temps une supplique empreinte d'une douleur profonde. Le titre attestait déjà tout l'abattement du solliciteur : « A son seigneur Othon, César toujours auguste, » Gerbert autrefois libre. » Il protestait de son dévouement , de son regret de l'occuper de ses ennuis; il le conjurait de lui faire connaître luimôme, de sa main, ce qu'il désirait. Il ne voulait
qu'un mot , un seul : bien , mal, c'était assez pour qu'il fil tout ce qui serait possible afin de le contenter.
Cette lettre toucha le prince. Il donna des ordres pour que Ton rendit justice à l'abbé. Les personnes chargées de les exécuter ne furent pas écoutées ; elles coururent risque de la vie. Les ennemis de Gerbert redoublèrent de violence ; ils déclarèrent sans détour qu'il n'aurait la paix qu'à la condition de vivre dans l'esclavage , dépouillé de tout. S'il conservait quelque chose, ils le poursuivraient l'épée à la main; s'ils ne pouvaient le frapper de l'épée, ils lui lanceraient les dards de la calomnie.
Ces menaces ne tardèrent pas à se réaliser. On répandit des bruits fâcheux sur les mœurs de l'abbé. On se dit d'abord à l'oreille , puis on répéta tout haut , qu'il entretenait des femmes dans le couvent, qu'il avait des enfants. Cette calomnie, facilement accueillie par le peuple , fit des progrès d'autant plus rapides, qu'elle avait une apparence de réalité pour les méchants.
Dès que la nouvelle de l'élévation de Gerbert eut pénétré dans Jes montagnes de l'Auvergne, sa famille avait été transportée de joie. Pleureuse
d'échanger la vie rude des champs pour la douce et sainte oisiveté du monastère, elle s'était empressée de quitter les rives de la Jordane. Les préparatifs de départ n'avaient pas été longs. Une colonie d'étrangers s'abattit sur Bobio. Spirituels, jaloux et malins , les Italiens se récrièrent contre cette nouvelle invasion des Gaulois. La présence de jeunes femmes, de nièces, de neveux, fournit 'une ample matière à leurs propos. On s'égaya, même à la cour , aux dépens de l'abbé ; on rit du protégé, on ne ménagea pas le protecteur; on ne leur épargna pas les épithètes les plus grossières.
Gerbert , doublement blessé dans ses intérêts et dans sa réputation , dénonça avec colère ces lâches manœuvres à l'empereur. Il le pressa de chasser du palais ces renards qui lèchent de la langue, qui flattent de la queue le maître qu'ils outragent en secret en le comparant à un âne. « Je me tais sur moi, ajoutait-il; par une injure » d'un genre nouveau , ils m'appellent. . . 0 temps! » ô mœurs! au milieu de quelles gens s'écoule ma » vie! »
On le voit , à cette époque , dans une agitation fiévreuse , chercher partout des appuis. Parmi les personnages dont il sollicite la protection , se trouve
l'abbé Ecemann. C'était un homme instruit , d'un caractère droit, serviable et fort aimé de toute la maison de l'impératrice Adélaïde. Cette princesse, qui le tenait en très-haute estime , lui avait confié la direction de sa conscience et lui donna l'abbaye de Seltz, qu'elle avait fondée. Gerbert obtint la permission de voir la princesse. Il en reçut des promesses; mais les temps n'étaient pas favorables.
L'empereur , avant de partir pour sa dernière expédition clans le sud de l'Italie, venait de faire reconnaître , dans la diète de Vérone [7 juin 983] , pour son successeur , son fils , a peine âgé de trois ans. Ce n'était pas le moment d'indisposer les seigneurs ecclésiastiques et laïques, dont le concours était si nécessaire. Adélaïde elle-même donnait à un de ses serviteurs, Gryphon, une terre dont l'abbé venait de disposer. Gerbert lui écrivit avec douleur : « Comment reprendre demain la terre » que hier nous avons donnée à nos fidèles. Que » faisons-nous à Bobio si tout le monde y com- » mande ? et si nous donnons tout, que nous res- » tera-t-il? »
Les plaintes incessantes de l'abbé fatiguèrent la cour; il fut disgracié. Ses ennemis s'en aperçurent
et redoublèrent de violence contre Gerbert resté seul au milieu d'eux ; car, après la diète de Vérone, Othon était descendu vers le sud de l'Italie pour recommencer la guerre. L'archichancelier de l'Empire dans la Péninsule , Pierre , évêque de Pavie , n'avait pas accompagné son maître ; son nom est remplacé au bas des actes par celui du vice-chancelier Àdalbert. Pierre était détenteur de quelques terres de l'abbaye de Bobio. De son propre mouvement ou à l'instigation secrète de personnes bien disposées pour Gerbert, l'évêque de Pavie lui écrivit une lettre aimable et flatteuse. Il lui fit entendre qu'il n'était pas étranger à sa nomination à l'abbaye de Bobio ; il lui proposa une entrevue pour aplanir les difficultés qui les séparaient, pour nouer de bonnes et solides re r lations.
C'était pour notre abbé une occasion des plus heureuses de se créer un ami puissant , un défenseur dans le palais. Son esprit irrité n'y vit qu'un piège. Il repoussa rudement la main qu'on lui tendait. « Si nous possédons en apparence » l'abbaye de Sainl-Colomban , lui répondit-il , » nous n'en remercions aucun Italien. Si vous » avez fait notre éloge a notre seigneur, nous
» vous avons rendu la pareille plus d'une fois. » Vous demandez une entrevue et vous ne cessez » pas de ruiner notre église ; vous partagez à vos » hommes nos biens comme s'ils étaient les vôtres, » vous qui auriez dû nous faire rentrer dans ce » qui nous a été enlevé. Ravissez, volez, excitez » contre nous les forces de l'Italie : l'occasion est » favorable ; notre maître est occupé dans les » hasards des combats... Quant à nous , puisque, » d'après le poète, il n'y a plus de bonne foi, » puisque l'on forge ce qui ne s'est ni vu ni en- » tendu, nous ne vous transmettrons notre vo- » lonté que par écrit , et ce n'est que par écrit que » nous recevrons la vôtre. »
Cette lettre à un évéque, à l'un des grands dignitaires de l'Etat, nous laisse deviner la fougue que Gcrbert portait dans la lutte. C'était une •guerre à mort. Il ne restait plus qu'à recourir aux armes, Gcrbert hésita; l'empereur demandait le secours de ses vassaux, et noire abbé s'aperçut trop tard qu'il n'avait pas à compter sur la fidélité de ses soldats. Alors son énergie tomba : les choses se présentèrent a ses yeux sous les couleurs les plus sombres. L'Eglise était perdue , l'Etat était mort, le sanctuaire envahi, le peuple écrasé!
Ses pensées se reportèrent vers le monastère d'Aurillac , vers la vallée de la Jordane , où s étaient écoulées les années de sa jeunesse. Il écrivit à son père , l'abbé Gérauld , ses douleurs , ses angoisses. Il lui demanda des conseils, il lui annonça son projet d'aller à Rome , aux calendes de décembre. Il désirait, en attendant, reprendre à Àurillac , auprès de son maître Raymond , ses études suspendues , il est vrai , mais toujours chéries au fond du cœur.
La mort du pape Benoît VII , survenue dans le courant du mois de juillet [983] , le fit renoncer à son voyage. Quel serait le nouveau Pape? Ne trouverait-il pas auprès de lui un prolecteur puissant?
La vacance du Saint-Siège dura quatre mois.
L'empereur ne nomma qu'après le 12 novembre son archichancelier Pierre , évôque de Pavie , qui prit le nom de Jean XIV 1 . Gerbert à cette nouvelle dut éprouver un grand étonnement, mêlé de regrets tardifs. Le Pape était cet homme dont il avait repoussé avec tant de hauteur les avances polies.
1 Le 12 novembre, Pierre porte encore le titre d'évêque de Pavie. Muratori, Rer. Ital. script, t. II, p. 462-4.
Gerbert feignit de ne pas s'en souvenir ; il lui écrivit comme si ces relations étaient les premières qu'il eût avec le Saint-Père; il tâcha de confondre ses intérêts, ceux du monastère avec la cause de Dieu, de la sainte Eglise romaine, qu'il ne traitera pas toujours avec autant de respect.
« Je suis attristé , indigné , disait-il , de voir » envahi, pillé le sanctuaire du Seigneur, qui m'a » été confié par la sainte Eglise apostolique et » romaine. Qu'y aura-t-il désormais de solide, si » l'on détruit ce qui a été fait du consentement » du prince , avec le choix des évêques , par la » volonté des clercs et du peuple , enfin par la » consécration du plus haut placé parmi les » hommes , du Pape ! Si les chartes sont violées , » les privilèges méprisés , il n'y a plus ni lois di- » vines , ni lois humaines ! » Il priait le souverain Pontife de lui faire savoir ce qu'il pouvait espérer, s'il courait la chance d'un voyage à Rome, ne lui cachant pas que, si l'Eglise l'abandonnait, il était prôt à se tourner du côté du monde.
L'abbé avait à peine expédié sa lettre que ses ennemis , redoublant de violence , le tinrent captif , dans son monastère et l'abreuvèrent de chagrins; il n'était plus abbé que de nom. Il poussa un nou-
veau cri de détresse vers Rome, vers le bienheureux pape Jean : « De quel côté me tourner , ô » mon Père vénéré ! Si j'invoque le siège aposlo- » lique , on se raille de moi : mes ennemis ne me » laissent la liberté ni d'aller jusqu'à. vous, ni de » sortir de l'Italie. Ni dans le monastère ni au- » dehors , ils ne m'ont rieri laissé que le bâton » pastoral et la bénédiction apostolique. » Il suppliait le Pape de lui transmettre ses ordres par la dame Imiza, confidente à la fois du Saint-Père et de l'impératrice Théophanie, et qui s'intéressait à son malheureux sort.
Gerbert n'attendit pas la réponse à Bobio, dont le séjour n'était plus tolérable. Il se réconcilia avec 1 Pétroald ; il confia la garde de ses meubles à quelques moines qui lui restaient fidèles; et, dans les derniers jours de novembre de l'année 985, il s'éloigna furtivement, comme un fugitif , du monastère où il était venu, l'année précédente, avec de si grandes espérances !