CHAPITRE X
Gerbert revient h Reims. — Son rôle politique, —
Lothaire et Oihon III.
On aurait pensé , après la lettre de Gerbert à l'abbé d'Aurillac , qu'il se serait retiré dans son monastère; il préféra demander un asile à l'archevêché de Reims , où il fut poursuivi par le regret de son abbaye perdue, par la douleur de sa disgrâce à la cour, A cette époque de réveil religieux, bien des moines auraient oublié dans la pratique de la pénitence les déceptions de la fortune; Gerbert ne sut pas se détacher du monde , ni rompre avec un passé que son imagination replaçait toujours sous ses yeux. A ces soucis , il ne trouvait d'autre remède que l'étude de la philosophie.
Les démarches de l'archevêque de Reims pour faire nommer un de ses neveux à l'évêché de Verdun, les graves affaires qui survinrent à Timproviste en Allemagne et en France ne tardèrent pas
à distraire le fugitif de ses tristes pensées, h relever ses espérances.
L'évêché de Verdun , suffragant de la métropole de Trêves , était dans les fiefs de Godefroi , frère de l'archevêque de Reims. Godefroi portait même le titre de comte de Verdun. Il avait de son mariage avec Mathilde , fille de Hériman , duc de Saxe , cinq fils : Frédéric , qui se fit religieux à Saint-Vannes, Hériman ou Hécilon , qui fut comte de Dasbourg , Godefroi et Gozilon qui se succédèrent dans le duché de la Basse-Lorraine , après la mort du dernier descendant de Charlemagne , 1005, et Adalbéron , que son oncle avait ordonné sous-diacre et qu'il gardait à Reims auprès de lui. A la mort de l'évêque Wicfred , 31 août 983 , le comte sollicita pour son fils la place vacante. Le métropolitain Ecbert, archevêque de Trêves, et l'évêque de Liège , Nolgaire , entrèrent dans ses vues. L'affaire traîna jusqu'en décembre. Gerbert écrivit à Notgaire que, le 48 de ce mois, l'archevêque Adalbéron devait voir Ecbert et qu'il ne larderait pas à l'informer du résultat de celte entrevue. Quelques jours plus tard, il lui disait, de la part de Godefroi, que l'ordination devait so faire
probablement le 5 janvier , qu'il enverrait au-devant de lui un guide , le 28 décembre , mais qu'il était douteux que l'archevêque Adalbéron assistât à la cérémonie. On apprit, au milieu de cet échange de lettres , que l'empereur Othon II était mort , à Rome , le 7 décembre 985.
Cette nouvelle produisit un ébranlement des rives du Vullurne aux côtes de la mer du Nord et de la Baltique , des bords de la Meuse à ceux de la Theiss et de l'Oder. Les populations soumises s'agitèrent menaçant de détruire l'œuvre de Henri I er , d'Othon-le-Grand et de son fils Othon II.
Aux dangers de la guerre étrangère se mêlaient ceux de la guerre civile. Les deux impératrices, Adélaïde et Théophanie , momentanément réunies à Pavie, se détestaient. La Grecque s'était aliéné bien des esprits par son orgueil , par ses sarcasmes , par sa joie mal dissimulée des échecs éprouvés par les Allemands dans leur guerre contre les Grecs.
Othon III , qui venait d'être couronné à Aix-la- Chapelle , le jour de Noël , par Jean , archevêque de Ravennc , et par Willigise , archevêque de Mayence, avait à peine trois ans. Il était confié aux mains peu fidèles de Varin, archevêque de Co-
logne. L'ambitieux Henri de Bavière , emprisonné pour avoir porté deux fois la main sur la couronne, s'efforçait de gagner l'évêque d'Utrecht, Poppon, à la garde duquel il avait été confié , en 978 , et de recouvrer la liberté. On pensait que la minorité du roi , la régence d'une étrangère , l'espoir des chefs barbares et des seigneurs allemands de reconquérir au milieu des troubles l'indépendance , que les princes saxons leur avaient enlevée, donneraient au Bavarois de nombreux alliés.
Les défenseurs de la maison deSaxe étaient aussi fort inquiets de l'attitude que prendraient les rois de France, Lothaire et son fils Louis, qui était associé depuis cinq ans à la couronne [978]. Lothaire avait à venger d'anciennes injures : Henri l'Oiseleur avait profité des troubles qui avaient éclaté sous Charles-le-Simple pour s'emparer de la Lorraine. Olhon- le -Grand, dont les deux sœurs Gerberge et Hedwige avaient épousé Louis d'Outre-Mer et Hugues-le-Grand , était intervenu dans les querelles de ces deux princes et de leurs fils, Lothaire et Hugues Capet; il avait exercé une grande influence dans nos affaires. Ses libéralités aux dépens de la royauté avaient créé chez nous
do nombreux partisans à sà famille ; l'ambitieux Hugues Capet recherchait son appui.
Ces relations n'étaient pas condamnées à une époque où l'idée de patrie, avec les devoirs qu'elle impose , avait peu de force , et où Ton avait l'habitude d'attribuer à l'empereur une certaine prépondérance sur les provinces qui avaient relevé de Charlemagne ; mais Lothaire , franchement attaché aux intérêts de la nation, protestait contre ces principes: Sous Othonll, il avait envahi la Lorraine et pénétré dans Aix-la-Chapelle ; ne chercherait-il pas à reculer jusqu'au Rhin les frontières de ses États, en s'alliant avec Henri de Bavière?
Pour conjurer ce danger , l'archevêque Adalbéron , d'accord avec son frère et quelques seigneurs allemands, résolut de gagner la cour de France, de l'intéresser au salut du jeune Othon , en le plaçant sous sa tutelle. Cet épisode si curieux de noire histoire a laissé fort peu dé traces dans l'œuvre de Richer. Les annales de Quedlinbourg , la chronique de Thietmar, n'en disent pas un mot. Cerbert seul nous a conservé ces détails. Ses lettres, écrites pendant les événements, reflètent les passions du jour. Elles seraient de vrais mémoires si elles
étaient moins brèves , si les allusions aux intrigues du temps étaient plus faciles à saisir , si elles n'indiquaient pas souvent par des chiffres inintelligibles les personnes à qui elles étaient adressées. Quelquefois même ce ne sont que de simples billets de créance : le messager qui les portait devait expliquer de vive voix les secrets que la prudence ne permettait pas de confier à récriture. Malgré ces lacunes regrettables, cette correspondance renferme des renseignements précieux; elle jette quelques éclairs sur ces ténèbres épaisses , que nul bistorien moderne , à l'exception de Roger Wilmans , n'a essayé de dissiper. Gerbert'apris trop départ à tous ces faits pour que nous ne devions pas leur consacrer quelques pages.
Lothaire reçut au commencement de janvier les premières ouvertures des Saxons. 11 les écouta froidement; il savait ce qui se passait sur la rive droite du Rhin . Poppon avait rendu la liberté à Henri , qui réclamait la régence et la tutelle de son cousin. L'Allemagne en feu était partagée en deux camps ennemis qui déployaient une activité extraordinaire.
Les amis du jeune prince viennent à Laon ; ils insistent auprès de Lothaire ; ils mettent l'orphelin
sous sa protection et signent avec lui un traité. Godef roi obtient aussi , mais non sans peine , que son fils Adalbéron prenne possession de l'évêché de Verdun, après avoir juré d'observer le traité que l'on venait de conclure. Ces nouvelles sont portées rapidement aux impératrices qui séjournent dans le château db Pavie.
Henri de son côté gagne Varin , qui lui livre l'enfant confié à sa garde , se proclame son tuteur. On apprend quelque temps après qu'il veut se faire associer à la couronne, que l'archevêque de Trêves , Ecbert , penche vers ce parti.
Les plus vives alarmes se répandent dans les rangs des Saxons : l'ambitieux duc de Bavière, qui a essayé deux fois de monter sur le trône par le crime, respectera-t-il la vie d'un enfant de trois ans, seul obstacle à la réalisation de ses coupables désirs?
Adalbéron montre dans ces circonstances critiques un dévouement sans limites à la famille de Saxe. Pour empêcher la défection d'Ecbert , il emploie l'ironie , la colère ; il invoque les sentiments de la reconnaissance, ceux de l'honneur, de l'amitié. « Réfléchissez, lui disait-il, ne souillez pas votre nom d'une taché indélébile, Si vous êtes
trop faible pour résister, comptez sur moi. Je serai votre appui. Si vous ne pouvez pas défendre la ville de Trêves , que celle de Reims nous suffise à tous deux. Nous serons plus riches que ne le furent Eucher et Sixte. » C'étaient les premiers cvèques des deux métropoles.
Adalbéron écrivait en même temps à Willigise , archevêque de Mayence, pour concerter leurs efforts, il chargeait l'abbé de Saint - Thierry , Ayrard, d'ajouter- de vive voix des détails confidentiels. Puis il volait en Lorraine pour maintenir les habitants dans la fidélité , en exiger des ôtages , enlever toute chance de succès aux rebelles sur la rive droite du Rhin.
Gerbert, en secondant son archevêque dont il était le secrétaire et le confident, ne négligeait pas ses propres intérêts. Jugeant l'occasion favorable pour recouvrer sa faveur auprès de la cour d'Allemagne , dès que l'alliance avait été signée avec Lothaire, il s'était hâté d'en instruire la dame Imiza. Il la chargeait d'annoncer de sa part la grande nouvelle à l'impératrice. 11 la priait aussi, elle si compatissante à son infortune, de changer en joie sa tristesse , en lui conciliant les bonnes grâces du Pape par ses lettres, par ses messagers ,
en ne négligeant aucune personne qui pourrait lui servir.
Lorsque l'abbé de Sain l-Thierry se rendit auprès de Willigise , Gerbert , qui savait de quel crédit •jouissait ce prélat auprès des deux impératrices, lui exprima dans une lettre pleine d'emphase de vives inquiétudes pour le danger que courait l'orphelin ; mais il n'oublia pas d'y solliciter habilement son appui. « 0 mon père, quelles expres- » sions employer auprès d'une personne affligée » des choses qui m'attristent! Privés de César, » nous sommes la proie des ennemis. Nous avions » pensé que César survivrait dans son fils. Oh! qui » l'a trahi? qui nous a enlevé noire seconde lu- » mière? C'était à la mère et non pas au loup qu'il » fallait confier l'agneau. » 1
« L'énormité de ma douleur ne me laisse pas » la liberté de penser. Tantôt mon imagination » impétueuse m'emporte contre mes ennemis ita- » liens qui pillent de fond en comble mes biens; » tantôt, comme mieux inspiré, elle m'enfonce » dans des contrées lointaines; mais lorsque le » souvenir d'Othon me revient à l'esprit, lorsque » mes yeux s'attachent à son cœur et que je songe » à ses fréquentes disputes socratiques , mon élan
» se calme, je me remets un peu de l'ennui de » mon exil chez les Gaulois. »
- « Ne m'oubliez pas, ô mon père! mes titres auprès » de votre majesté sont nuls, il est vrai, mais mon » affection ne vous a jamais manqué. Je le prou- » verais, si la fortune me souriait comme aulre- » fois. Dans un moment opportun ne m'oubliez » pas auprès des impératrices ou auprès des per- » sonnes que vous croirez utiles. Vous me rappel- » lerez de l'exil , moi, le fidèle serviteur de César, » dont tout le crime est dans ma fidélité à César. » Vous porterez seul mon fardeau. Je n'ai pas » voulu le faire partager aux amis que je compte » parmi les princes , avant d'avoir éprouvé ce que » peut faire pour moi l'homme que j'estime le » plus. »
Au milieu de ces événements, Gerbert conservait assez de souplesse dans l'esprit pour entretenir des relations avec Ecbert et les amis du prétendant , pour prêter sa plume à deux rivaux placés dans les camps opposés.
On ne sait pas quel motif suscita la querelle entre l'évôque de Metz, Thierry, et Charles de Lorraine , qui tenaient l'un et l'autre à la famille royale. Thierry, cousin d'Othon-le- Grand par sa
mère , blessé de quelques paroles légères de Théophanie , s'était laissé gagner par les présents et par les promesses du duc de Bavière. Charles , qui avait reçu d'Othon II la BasseLorraine , avait embrassé la cause d'Olhon III.
L'évêque fut l'agresseur. « Thierry , serviteur » des serviteurs de Dieu, partisan des empereurs, » défenseur inébranlable de leur fils , à Charles » leur neveu par le sang , mais l'infracteur le » plus impudent de la foi. » Tel est le début de sa lettre qui est toute sur le même ton. Il reproche à son adversaire ses parjures, sa perfidie envers le roi Lothaire dont il a surpris la ville de Laon avec une poignée de bandits , ses calomnies contre la reine Emma , contre l'évôque de Laon et l'archevêque de Reims, ses insultes grossières contre son neveu le roi Louis.
« Tu n'as jamais rien respecté, lui dit-il, grande, » grosse, grasse créature. Songe combien de fois, » d'un signe du doigt, j'ai arrêté ta bouche im- » pudente qui , au milieu des sifflements du ser- » pent, bavait des mensonges odieux... Caché » dans un petit coin de la Lorraine , tu le vantais, » dans ton fol orgueil , d'ôtre bientôt le maître » de la province. . . Secoue enfin tes songes creux;
» éclaircis tes idées noyées dans une fausse ivresse, » tu pourras comprendre que ce que tu fais n'est » rien, et que ce que tu projettes sera , par la vo- » lonté de Dieu, moins que rien. » Il continue en le menaçant,' s'il ne se convertit pas, s'il ne respecte pas les prêtres du Seigneur, de le retrancher de la société des fidèles, de le précipiter dans les abimes de l'enfer.
La réponse fut digne de la violence de l'attaque : « Charles , qui ne doit rien qu'à la grâce de » Dieu, s'il est quelque chose, à Tlrierry le modèle » des hypocrites, l'horrible traître envers les em- » pereurs, le parricide de leur fils, enfin l'ennemi » de l'Etat. Il seraitplus digne d'écraser tes injures » de mon silence, de mépriser un écrit inspiré » par l'insolence d'un tyran plus que par le juge- » ment d'un prôtre ; mais afin que mon silence » ne paraisse pas un aveu à tes complices , je vais » effleurer l'ensemble de tes crimes en ne disant » que peu de chose même des plus énormes. Je » toucherai aussi quelques-unes de tes accusa - » tions , afin que toi qui es gonflé de vent comme » une outre vide , tu te dégonfles sous le poids de » ma personne que tu dis , dans tes sottes injures, » être si grande, si grosse , si grasse. »
11 assure n'avoir jamais aspire à la possession de toute la Lorraine ; il est dévoué au jeune prince que Thierry veut dépouiller ; s'il s'est élevé contre son frère , contre sa sœur, c'est Thierry qui l'a excité. C'est lui qui a voulu détruire la famille royale , afin de pouvoir s'abandonner au désordre avec ses complices , dans un palais eririchi des dépouilles de l'Eglise qui lui avait été confiée. Puis il ajoute : « Tu as beau chercher à te dis- >\ culper en rejetant tes crimes sur les autres, la » pâleur, la rougeur qui se succèdent rapidement » sur tes joues , la phrase interrompue tout à coup » par le silence , tes paroles brusques et sans suite » trahissent , même à ceux qui ne te connaissent » pas , les remords qui déchirent ta conscience. » Rougis, misérable ! . . . Cesse avec des mains tant » de fois souillées par le parjure , cesse de profa-
ner les saints mystères... Gémis en particulier » et en public, sinon écoute ce qui s'adresse à » toi : Car ces jours viendront contre toi , et ils » t'entoureront et ils te serreront de toutes parts, » et ils te jetteront contre terre , parce que tu n'as » pas connu le temps de ta Visitation. »
Ces graves reproches , adressés à l'évêque de Metz, sont en opposition avec les éloges que Sige-
bert de Gemblours donne à sa charité pour les pauvres et les orphelins , à son désintéressement et à sa droiture ; mais le silence de ce biographe sur la défection de Thierry peut nous laisser d'autant plus douter de l'exactitude de son récil, que Thietmar flétrit énergiquement l'avarice de l'évêque de Metz,
Le métier de pamphlétaire n'était pas sans péril; Gerbert le comprit , et , pour adoucir le prélat qu'il avait si rudement traité , il lui adressa une lettre où , au milieu des flatteries les moins délicates , il protestait de son dévouement à sa personne. A 1 en croire , c'était dans l'intérêt de Thierry, pour sa gloire, qu'il avait rédigé ces invectives, qui étaient bien au-dessous de ce qu'aurait voulu son adversaire. Il proposait à l'évêque de Metz de continuer à lui faire connaître sans réserve les pensées de ses amis et de ses ennemis ; il lui apprendrait ainsi ce qu'il devait faire , ce qu'il devait éviter. 11 finissait par ces mots : « Nous nous » félicitons de vous avoir inondé de lumière et » d'avoir entouré votre ennemi de ténèbres. » * Le tour était ingénieux , la proposition très-généreuse. On ne sait pas si l'évêque de Metz fut touché du procédé d'un tel ami.
Tandis que Gerbert exerçait ainsi sa plume et prenait des précautions pour insulter sans se compromettre, le cri : « Les rois de France vont à » Brisach! Ils sont d'accord avec Henri de Ba- » vière , » retentit tout à coup dans le palais de l'archevêque de Reims.